M. RANC


On distingue à chaque époque un homme qui incarne le régime et dont le visage groupe les traits de caractère épars sur des centaines de figures. L'emploi est tenu aujourd'hui, avec une autorité singulière, par M. Ranc. Il est plus qu'un personnage influent dans l'État: il est un symbole. Cependant, si le Ranc fabuleux est instructif, à la façon d'un précis d'histoire, comme un Rabier merveilleux, un de Sal poussé au type, le Ranc secret et réservé offre des joies savoureuses au psychologue. Sur le masque du premier, qui paraît de loin un peu gros et rébarbatif, le second révèle des nuances délicates de physionomie, découvre des méplats cordialement rubiconds, des coins de bonhomie mal surveillés, j'oserais presque dire: des restes imprévus d'innocence. Et ainsi, de la terrible Éminence grise préparant dans le mystère de l'office les plats que les ministres servent ensuite à la tribune, cuits à point et parés de jurisprudence, se dégage une sorte de brave curé du Beaujolais, bourru et serviable, mais ferme en son orthodoxie, un P. Joseph peint par Frappa.

Il a de la rondeur et du fanatisme. Parfois on le surprend qui fronce le sourcil s'il dépiste, dans les manœuvres du groupe, des fautes de tactique ou, dans les propos des fidèles, des germes de schisme. Car il a l'âme d'un sacerdotaire, scoliaste et exégète du Syllabus jacobin; il possède à un degré éminent l'esprit dogmatique et l'esprit de couloir. Néanmoins le pilier de café atténue et égaye en lui le chef de concile. Il se proclame volontiers un vieux Parisien. Sans doute le parisianisme de M. Ranc n'est pas celui d'Alfred Capus ou de Grosclaude. Les mystiques distinguent entre les saints qui ne sont pas du même ciel; on rencontre pareillement des Parisiens qui n'appartiennent point au même boulevard. M. Ranc ne consentit jamais à s'éloigner beaucoup de la Bastille dont, enfant, il admirait une jolie reproduction en plâtre sur la cheminée d'un ancien Conventionnel; il est un Parisien de la place des Vosges. Toutefois Paris lui semble beau encore, de la terrasse d'une brasserie avoisinant la rue de Richelieu, quand le soleil de juillet se joue sur la gamme polychrome des curaçaos, des anisettes ou même des chartreuses, et qu'un gros consommateur, assis devant un double bock, s'abîme dans la lecture du Radical ou de la Petite République. Son cœur est caressé délicieusement par ce spectacle dont la gravité quasi rituelle évoque dans l'esprit des libertins l'image bienveillante de cet abbé de Voisenon, ami de Mme de Pompadour et membre de l'Académie française, qui faisait lire son bréviaire par son valet de chambre.

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Un des traits caractéristiques de M. Ranc est de manquer prodigieusement de scepticisme. Cela suffirait déjà à lui composer une figure originale. Il est le seul républicain pour lequel les temps héroïques ne sont pas clos. Lorsque Gambetta ferma officiellement le cycle, ce fut chez ses compagnons de bataille un profond désarroi moral et un grand dérangement d'habitudes. Les uns, comme Spuller, se résignèrent à désarmer. Installé dans sa quiétude de néo-conservateur, le bon disciple inventa «l'esprit nouveau»; il se permit même des escapades dans les archives ecclésiastiques, et parfois, quand il était ministre des Affaires Étrangères, il s'amusait à bouleverser sa gouvernante en lui annonçant, au rôti, son projet de déclarer la guerre. Ces innocents plaisirs attestaient une âme apaisée. Mais, tandis que Spuller, assouplissant son dos de brave homme aux courbes engageantes des fauteuils sénatoriaux, faisait des rêves athéniens, M. Ranc, rebelle aux conseils discrets des capitonnages, se raidissait avec une pudeur farouche contre ces dangereuses voluptés.

Ce n'est pas sans raison que les membres de la Chambre haute ont des sièges de tout repos, alors que les députés s'agitent sur des banquettes. En aménageant ces stalles rembourrées dont les bras retiennent les tuteurs du régime contre les surprises des élans inconsidérés et les perfides retours des fougues juvéniles, l'architecte des palais nationaux, interprète subtil de M. Wallon, entendit signifier d'une manière sensible que les sénateurs sont voués à l'exercice des vertus contemplatives, au rôle ingrat de la sagesse. Aujourd'hui ces nuances constitutionnelles sont un peu brouillées dans les esprits. De vénérables bedaines se trémoussent sur les sièges curules; au Luxembourg régénéré, on aperçoit de petits pères conscrits... La turbulence de ces augures allègres est indemne de toute suggestion héroïque. Au contraire, la foi qui soutient l'ardeur de M. Ranc plonge ses racines en des sentiments très anciens,—et d'avoir un passé elle reçoit une certaine noblesse et un gentil air d'anachronisme...