C'est pourquoi, lorsque les chevronnés de la démocratie militante prirent leur retraite à Capoue, M. Ranc ne renonça à la lutte qu'en apparence: mélancolique, il rangea, avec des soins pieux, le «spectre noir», drapeau des vieux ralliements, comme les officiers en demi-solde pliaient religieusement, au fond de leurs armoires, leurs uniformes rapiécés et salis par la poudre.

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L'intelligence de M. Ranc souffre en effet de complications dont on ne trouve pas communément la trace chez les membres de la majorité. Il est blanquiste et balzacien. Voilà un singulier mélange! Le théoricien du Trône et de l'Autel et le philosophe de «Ni Dieu ni Maître» ne collaborent point d'ordinaire à la formation des hommes d'État. Le fait est d'autant plus étrange que ni Balzac ni Blanqui ne sont des maîtres bénévoles qui se contentent d'une admiration détachée ou d'une dévotion du bout des lèvres. Le culte de ces génies impérieux implique toujours un don de soi...

Il y eut donc nécessairement des heures où, rougissant dans son civisme, le disciple de l'Émeutier participa aux troubles du colonel marquis de Montriveau pour la délicieuse duchesse de Langeais, qui aggrava la morgue nobiliaire par la pénitence monacale; des minutes où les vœux obscurs de sa sensibilité firent de lui le complice des ambitions antidémocratiques d'un Rastignac ou d'un Nucingen. Ces choses doivent être dites, dût l'indiscrétion compromettre l'éminent sénateur auprès de M. Combes.

Il faut noter néanmoins que, tout placés qu'ils soient aux deux points extrêmes de la philosophie politique, Blanqui et Balzac ont quelque parenté de tempérament. Pour ces grands autoritaires, la société où fermente encore le levain de la Révolution offre une pâte souple entre les doigts de l'ambitieux qui entreprend de la modeler selon ses préférences. Envisagé sous son aspect historique, en témoin de son époque, Balzac apparaît, d'une certaine manière, comme le liquidateur des énergies de l'Empire. La Comédie humaine n'est, en somme, que l'épopée napoléonienne qui déborde dans les mœurs. Les forces déchaînées qui en 1815 devinrent sans emploi, se répandirent, tel un fleuve barré, dans les marécages de la bourgeoisie libérale, peuplant la rue de héros en disponibilité. Pour faire le siège d'un héritage de vieux garçon, Philippe Bridau se rappelle les plans de bataille des maréchaux légendaires... L'Empereur ne cessa jamais d'obséder le romancier, qui le détestait. Dès 1795, transposant César en un parfumeur, il dresse en face de Bonaparte l'image de Birotteau qui se mesure du regard, sur les marches de Saint-Roch, avec le général de Vendémiaire. Et chacun de ses hommes d'action, dont les convoitises brutales se hâtent vers la réussite, médite pour son compte un petit 18 Brumaire.

Blanqui, lui aussi, est un lutteur acharné et positif qui ne méconnaît point la nécessité du «coup de pouce» s'il s'agit d'accoucher les événements. Parmi ses congénères, il est un visage original. Barbès, chevalier de la Révolution, se fie un peu trop au seul idéal pour faire triompher le droit divin du peuple. Raspail, droguiste inspiré, occupe ses loisirs d'apôtre à découvrir la panacée universelle, dont il préconise l'emploi en une sorte d'almanach Liégeois du parfait malade démocrate: le camphre et la vertu républicaine. Ces candides prophètes sont des dignitaires pour émeutes de gala, qui figurent avec honneur sur des barricades décoratives, au milieu de la «sainte canaille»—clientèle classique des poètes d'«Iambes», proie naturelle des alexandrins. Leurs regards se perdent dans les nues. Aucune chimère n'obscurcit l'œil de Blanqui: il se fixe sur l'obstacle. Le célèbre «emmuré» sait fleurir une cellule, mais également préparer un souterrain. Il négocie, intrigue, sape. Sur le concours que la Force offre à l'Idée, il professe à peu près les sentiments d'un Rastignac, père spirituel du duc de Morny. C'est un Ferragus pour le bon motif, qui commande à des Dévorants animés des plus pures intentions. Et n'est-il pas le seul politique de son groupe?

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Quand on examine M. Ranc sous le Laocoon du salon de la Paix, ombrageux et confidentiel, l'œil embusqué derrière son binocle, raffinant en compagnie d'un radical de marque les nuances qui séparent M. Sarrien de M. Dujardin-Beaumetz, ou commentant la signification machiavélique d'un geste anodin, ces remarques généalogiques prennent une couleur et un relief singuliers. Visiblement, un demi-siècle de négociations ne le libéra point des idéologues ténébreux dont, adolescent, il reçut l'empreinte. Son imagination, fidèle au «beau complot», fait à ses adversaires et à ses partisans l'hommage d'énergies flatteuses et de savantes machinations. Il est le dernier Conspirateur. Et ne réunit-il point les qualités essentielles du personnage? Il professe l'horreur et le goût de la police; il fut, en un court espace de temps, condamné à mort pour raison d'État et directeur de la sûreté générale. Si les vanités du Pouvoir ne le tentent pas, c'est qu'il juge utile de se tenir, dans la coulisse, à son poste de haute surveillance, prodiguant les conseils en des articles instructifs à la fois par ce qu'il y dit et par ce qu'il n'y dit point, et où l'on devine, à côté de morceaux dont se régale la foule des démocrates, des couplets destinés à être entendus seulement par les initiés. Ses propos sont gros de sous-entendus, mais ses silences sont formidables. Et l'appartement bourgeois et orné de glaces qu'il habite reste encore défendu, dit-on, par un judas, contre les entreprises des visiteurs énigmatiques.