Par là M. Ranc est une sorte de poète qui a son jardin secret. Il y cultive, dans le regret des belles équipées et des cachots où l'on est bien à vingt ans, des nostalgies de terroriste sentimental, des rêves d'évasions ingénieuses, et cet optimisme sans quoi un homme politique ne saurait être intolérant avec honneur.
Il faut bien le reconnaître, la tolérance est moins souvent un don du cœur qu'une réserve du scepticisme et une confession de la modestie: c'est le fait du positiviste dont l'esprit demeure tributaire de l'humble observation. Comment M. Ranc connaîtrait-il une telle faiblesse, s'étant prémuni dès l'enfance contre les tentations du Doute? Sa conception sociologique ne semble pas s'être modifiée sensiblement depuis l'époque où, petit jacobin, sur la place publique de Poitiers, il prêtait main-forte aux gamins de la Mutuelle en bataille avec les ignorantins, sous le regard bienveillant d'un étrange ecclésiastique tout parfumé d'un agréable déisme à la Robespierre, qui cachait sous sa soutane des pistolets de conventionnel impénitent et dont la sagesse lui murmurait à l'oreille: «Méfie-toi du prêtre, du juge et du soldat!» A douze ans, M. Ranc était déjà un vieux républicain. Et quand, à soixante-dix, il redemande les jolis refrains qui bercèrent son jeune anticléricalisme, on songe involontairement au vieil abonné de l'Opéra-Comique qui réclame la reprise du Domino noir.
En vérité, je vous le dis, M. Ranc est un tendre: sa plume austère de romancier, qui se promenait jadis avec de rudes caresses sur les charmes d'une courtisane civique, se trempa plus tard avec émotion dans l'encrier d'Eugène Manuel afin de défendre les ouvriers de l'Assommoir contre le pessimisme de M. Zola. Et ce plaidoyer jaloux en faveur du peuple n'était pas un jeu de tacticien: car le rédacteur en chef du Radical exalte la sensibilité à l'égal de «la plus noble des passions» et je suis convaincu qu'au fond de son cœur, en dépit des complaisances auxquelles l'obligent le souci de la discipline et l'intérêt du parti, il honore la vertu.
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Ainsi le Ranc secret et réservé garde, à l'endroit du Ranc représentatif, le rôle de directeur de conscience et de chef occulte que ce dernier tient à l'égard du bloc. Mais la combinaison ne déplaît pas: on aime que la psychologie de ce conspirateur honoraire soit, si j'ose dire, à double fond, et que le personnage, lui-même machiné, entretienne avec des ombres de conjurés, en un recoin obscur de sa conscience, des conciliabules clandestins. La condition de M. Ranc, héros attardé en une société qui élimina définitivement le microbe épique, est de garder une part d'inconnu.
Ce phénomène de dédoublement, qui assure à des républicains de 1840, voire de 1810, une influence posthume sur la majorité de 1904, peut divertir comme un «beau cas» les amateurs de curiosités paradoxales; je doute néanmoins que les philosophes en goûtent la saveur sans arrière-pensée. Le spectacle des violences issues de l'esprit de fraternité réveille toujours dans la mémoire le cri superbe échappé à George Sand quand cette femme admirable, qui s'était donnée à l'idéal de 48 avec la fougue de son tempérament et la générosité de son cœur, écrivait à Pierre Leroux après le brutal réveil des journées de Juin, comme une épouse déçue de son rêve orgueilleux et de ses illusions au lendemain d'un mariage d'amour: «La République, hélas! ne serait-elle donc qu'un parti?»