CHARLES BOCHER
A quatre-vingt-dix ans, M. Charles Bocher se cassa la jambe un soir qu'il se rendait, en habit noir et en cravate blanche, à ses devoirs mondains. Ce fut un événement qui émut le monde et la ville. Paris devra tout de même à cette fracture, bientôt réduite, un bénéfice: M. Charles Bocher employa les loisirs de la convalescence à rédiger ses Mémoires. Et le témoignage de l'intrépide et charmant vieillard peut inspirer de légitimes espérances.
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Les mémorialistes sont, d'ordinaire, des gens terribles et les auteurs les plus sujets à caution; le moindre de leurs soucis est d'être véridiques. Ceux-ci, comme Arsène Houssaye, ne disent pas tout, par galanterie; ceux-là, comme Stendhal, en disent trop, par amour-propre. Les uns, comme Marbot, transposent la vérité, par grandeur d'âme; les autres, comme le prince de Bénévent, la maquillent, par impudence. En chacun d'eux on devine la même préoccupation de négocier avec l'avenir afin de défendre une attitude choisie, d'assurer l'existence posthume d'une figure composée soigneusement. Ce sont des avocats ou des diplomates qui plaident devant un jury ou qui rusent avec la postérité; ils soutiennent une cause ou ils habillent un personnage.
M. Charles Bocher écarte naturellement de notre pensée ce genre de défiance. Il est mieux qu'un grand témoin: un bon témoin. Enfant, il sauta sur les genoux du prince de Talleyrand qui le traitait affectueusement de polisson, par égard pour sa famille, déjà considérable. A la fin de la Restauration, il fut présenté, sur la terrasse des Tuileries, à un promeneur mélancolique et de grandes manières, qui était Barras. Il sait, pour y avoir fréquenté tout petit, que la table de l'archichancelier Cambacérès fut longtemps la meilleure de Paris. Et on ne lui en conterait point sur la frugalité de Robespierre: au cabaret des «Frères provençaux», son oncle vit souvent le conventionnel se remettre des fatigues de ses victimes; et l'Incorruptible était gourmet. Introduit tout jeune dans les coulisses de l'histoire, M. Charles Bocher se fit, là aussi, une situation de vieil habitué. On songe, en le voyant, à ce spectateur dont M. Ludovic Halévy traça une jolie silhouette, et qui regardait passer la Commune derrière une fenêtre de l'Opéra.
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C'est en ce cadre de luxe que M. Charles Bocher choisit également d'établir son centre d'observation. Les Parisiens et le protocole le connaissent sous le nom de «doyen des abonnés». De cette qualité il fit un titre et presque une fonction; au point que, s'il renonçait d'aventure à ses chères habitudes, son départ dépasserait la portée d'un désabonnement et prendrait la gravité d'une démission. A l'Académie nationale de musique et de danse, il n'est pas seulement à sa place, il est à son poste. Il semble qu'un sentiment obscur du devoir, l'avertissement secret d'une consigne, le ramènent depuis soixante ans à ce fauteuil où, dédaigneux des tentations faciles du plaisir, il défend une tradition.
Sans doute, l'Opéra compte encore de brillants abonnés; il n'en est pas un pour lequel son privilège soit à ce point dénué de frivolité et je dirai presque de sensualisme. M. Taine parlait avec admiration du mathématicien Franz Weple qui, ayant vécu dans les abstractions, se félicitait d'avoir pris l'existence par le côté poétique. De même, quand on considère M. Charles Bocher dans l'exercice de sa tâche honorifique et qu'en sa place coutumière on le regarde qui reçoit sur son beau crâne poli les lamentations d'Éléazar ou les vocalises d'Ophélie, si bien connues, on conjecture sans imprudence qu'un idéal soutient une fidélité tellement ponctuelle. Il faut le dire: M. Charles Bocher est, d'une certaine façon, un poète. Voici quelques années, pendant un déjeuner au Bois qui réunissait des artistes, des écrivains et quelques ballerines, une de ces demoiselles posa une couronne de fleurs sur le front de l'aimable vétéran. Il voulut bien conserver quelques minutes ce fragile trophée; et le tableau était joliment évocateur, car ce gentil hommage réalisait par surcroît un symbole.