Oui, M. Charles Bocher est un poète; il a fait de sa vie un chef-d'œuvre de brillant artifice et de composition serrée. Et il représente même une sorte de héros, le seul de nos contemporains, avec M. Ranc, qui soit capable de soutenir cette lourde dignité par son superbe et volontaire aveuglement, par la foi robuste qui dédaigne de se laisser surprendre au spectacle des réalités occasionnelles ou de plier aux mœurs du temps sa conception personnelle de la vie. Un autre familier de l'Opéra aurait-il seulement conçu le projet qu'exécuta M. Charles Bocher dans sa lune de miel de jeune abonné lorsque, ayant introduit le maréchal Bugeaud sur la scène, il fit manœuvrer le corps de ballet au commandement du vainqueur d'Isly? Ce fut une soirée mémorable. Le vieux guerrier, confessant avec gentillesse son inexpérience d'un terrain nouveau pour lui, adressait un salut cordial au camarade qui si vite avait gagné ses grades dans la société. Ce ton de confraternité entre deux hommes dont la carrière fut également heureuse et l'avancement rapide, en des genres différents, implique des idées catégoriques sur les rapports de la gloire et de l'argent, de l'héroïsme et de la galanterie,—ces deux formes élégantes de la dissipation; il révèle la puissance qu'était alors cette chose mystérieuse: le Monde.
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Le monde fut l'idéal de M. Charles Bocher. Il crut à la société comme M. Ranc au beau complot. Et le culte qu'il lui voua n'est pas seulement l'effet d'une adhésion réfléchie à un mode de vie délicat et raffiné; il représente un héritage. Le doyen des abonnés me conta jadis qu'aux soirées du Directoire son père était recherché, pour l'agrément de ses manières et de ses propos, par des «merveilleuses» qui écartaient de leur groupe étroit le général Bonaparte, dans lequel elles ne consentaient point à reconnaître un homme du monde. Et, quand il évoque ses souvenirs d'adolescent admis à la table de Chateaubriand, il croit devoir à la justice, en reconnaissant les mérites de l'écrivain, de déclarer que celui-ci faisait mauvaise figure dans un salon. C'est une des grâces de sa vieillesse légère d'avoir conservé intacte cette belle sécurité sociale.
Malheureusement, le monde n'existe plus. Il est mort le 24 février 1848; et M. Ledru-Rollin l'enterra. On ne s'en aperçut pas tout de suite. Éliphas Lévi tomba un jour en arrêt devant un bourgeois qu'on lui présentait. Et, comme le quidam paraissait surpris de l'insistance avec laquelle le mage le dévisageait, celui-ci déclara simplement: «C'est que, monsieur, vous êtes mort depuis plusieurs années!» Ainsi le monde, après la proclamation du suffrage universel, continua de faire les gestes de la vie et du divertissement. Néanmoins son âme s'était envolée. La grosse voix du peuple, montant de la rue, couvrit les paroles discrètes et les fines satires qui tombaient des lèvres d'une grande dame lettrée ou d'un éminent doctrinaire. La turbulence même du second Empire énerva trop les mœurs pour respecter l'ordre symétrique des fauteuils qui se faisaient cérémonieusement vis-à-vis dans le salon d'une madame de Saint-Aulaire. Les Goncourt rapportent que, le jour où ils publièrent leur premier roman, cette démarche initiale vers la gloire fut entravée par une aventure imprévue: il leur arriva la révolution de 48. Le même accident survint à Charles Bocher, qui aurait eu aussi des raisons particulières de garder à la Providence rancune de sa distraction; car l'émeute ruinait, avec beaucoup d'autres choses, l'élégante fiction sur laquelle il avait installé le coquet édifice de sa carrière.
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C'est pourquoi la constance à laquelle il dut de brillants succès a la mélancolie d'un malentendu. En effet, tandis que M. Bocher demeurait immuable en sa dévotion, tout évoluait autour de lui. Il faut se rappeler l'époque où il accomplit ses premiers exploits. Sous l'influence de la révolution de 1793, dont le travail se prolongeait dans les mœurs, la bourgeoisie et la noblesse venaient de se rapprocher, la première contractant un mariage d'amour et la seconde une alliance de raison. Un dieu orléaniste, favorable aux jeunes hommes entreprenants, mais encore ami de l'ordre, protégeait l'organisation libérale et prudente où les meilleurs esprits voyaient la mise au point définitive des idées de 89. Au faîte rayonnaient les salons; chacun d'eux avait un programme, une clientèle homogène, des fidèles qui savaient s'ennuyer. De grandes dames conscientes de leurs devoirs et soucieuses de leurs responsabilités devant l'Europe les gouvernaient comme des ministères; elles y distribuaient les récompenses aux plébéiens qui s'étaient signalés par leurs talents ou par leurs vertus. L'opinion publique, divinité encore familière, prenait les visages d'une centaine de personnages connus: les hommes distingués.
Entre ces maisons illustres séparées par des frontières et jalousement fermées aux bruits du dehors, un célibataire répandu et ami de l'exploration avait un rôle intéressant à tenir,—celui d'un ambassadeur officieux entre le monde et le siècle. M. Charles Bocher exerça avec maîtrise cette charmante magistrature. Le potin de coulisse, l'écho du boulevard, la boutade d'un bohème notoire, l'intrigue d'un politicien non encore classé, prenaient dans sa bouche la tournure d'un aimable scandale. Il était le lien entre le passé et le présent, entre les Tuileries et les boudeurs, entre la Chaussée-d'Antin et le Faubourg, entre l'ancien régime et le nouveau. Mais quand les vieux cadres cédèrent à leur tour, quand les salons ouvrirent leurs fenêtres sur la rue, sa charge de brillant intermédiaire devint une sinécure: il fut le ministre honoraire d'une puissance disparue. Le relâchement des habitudes dénatura même sa fonction jusqu'au contre-sens; il donna à ses gentilles audaces un fonds de gravité inattendue; il alourdit le joli paradoxe de son attitude et fit entrer ce volontaire d'avant-garde dans le gros de l'armée des gens du monde...