qui tient l'idéal pour un jeu distingué de bonne société, un mensonge officieux utile au maniement des peuples, et réserve le mal comme une notion défendue au profane, un secret de classes privilégiées, qu'on se chuchote, entre gens avertis, au fumoir, et qui défraie les confidences des initiés...

Aussi bien les héros de ses histoires champêtres sont-ils moins les figurants dociles de son rêve que les comparses disciplinés, les témoins d'office de son système. Les paysans appelés à comparoir dans ses livres doivent, de gré ou de force, «avouer» leur poésie. Le moindre pastour apporte son argument à la cause, avec la conscience qu'il sert l'État, la République démocratique et morale à laquelle Montesquieu donna pour fondement la vertu. Et il ne faut pas qu'ils bronchent: à défaut de forestiers malléables et de bergers complaisants, ce spiritualiste belliqueux ferait, entre deux gendarmes, déposer Atala et Virginie. Peu s'en fallut qu'un jour il ne citât M. Émile Zola, pour injure à la Bucolique, devant l'Institut érigé en Haute-Cour.

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Une telle variété d'aspects, une semblable mobilité d'allures, font qu'on n'assujétirait ce visage remuant dans le cadre d'aucun groupe, qu'on le rapporterait malaisément à un type professionnel. Il décèle en même temps de la raideur, de la souplesse, du truquage et de l'autorité. Derrière le profil agressif, au nez volontaire, le petit œil agile, d'un bleu déteint, met une ruse de paysan madré. Sous la toque posée cavalièrement, la bouche sinueuse et fine évoque ces vieux pastels de procureurs, aux minces lèvres desquels voltige encore l'ironie mal fixée par la poussière des siècles. On ne lui voit pas enfin ces favoris majestueux que les magistrats jaloux d'un faste pacifique caressent d'une main distraite en écoutant les détails d'un beau crime, ou laissent indolemment traîner sur les paperasses quand ils consultent leurs notes. Il arbora longtemps sur chacune de ses joues maigres de courtes pattes de nuance indécise, juste ce qu'il faut pour témoigner de sa considération au justicier classique. Mais il finit par se libérer tout à fait de ces agréments qui alourdissent la figure et solennisent la démarche. Le sacrifice, consommé il y a quelques années, eut une importance capitale: il dégagea du magistrat homme de lettres un troisième compère qu'on soupçonnait déjà sous l'appareil auguste et fallacieux du masque conventionnel,—le comédien.

Ce comédien ne constitue pas le personnage: il l'interprète. Il est l'agent avisé, l'attentif barnum qui relie ensemble les deux autres, associe leurs efforts et les fait fructifier par de prudents avis. Le cabotinage dont on discerne la trace en beaucoup de têtes contemporaines, dans un regard, dans un geste, dans une attitude, ne mérite pas les anathèmes dont on l'accabla: l'homme qui édifierait, aujourd'hui, sa réputation sur son talent tout nu, ressemblerait au capitaliste assez «vieux jeu» pour placer son argent à 3 pour cent. Le cabotinage, en somme, est la science du savoir-faire: il enseigne à l'ambitieux pressé tout ce que la mise en scène ajoute au courage, l'à-propos à l'indignation et l'actualité à la morale.

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M. Quesnay de Beaurepaire ne méprisa jamais cette plus-value que l'entente de l'arrangement théâtral apporte au mérite. Les bruyants exploits du franc-tireur de 1870 nous avaient édifiés sur son goût de la bravoure décorative avant que les petits papiers de Lucie Herpin ne nous attestassent sa faiblesse pour la modestie tapageuse.

C'est dans l'expression des sentiments moyens qu'il excelle. Quand il se résout à aborder le genre «sublime», la préoccupation d'affirmer son lyrisme le pousse à forcer les effets. Il s'écrie: «... Ces chevaliers de la dynamite;... vous riez, misérable!... Il abattit sur elle une main d'oiseau de proie.» Sa voix traînante de paysan bas-normand, qui s'insinue avec adresse dans le dédale des arguties, accompagne malaisément l'inspiration sur les hauteurs. On put admirer l'ancien procureur général dans ce rôle, mais comme on applaudit Coquelin quand il joue Chamillac,—pour le tour de force. Le véritable emploi de M. Quesnay de Beaurepaire est celui qu'en argot de coulisses on appelle l'emploi des «raisonneurs».

Il faut s'entendre: ces distinctions n'ont pas pour but de travestir notre homme en bateleur. Entre la science de contrefaire les mérites dont on est privé et l'art de mettre en lumière les vertus qu'on possède, il y a une différence. Dans le second cas, on ne prétend pas à duper le public; on lui adresse, au contraire, un hommage, en confessant la noble préoccupation de le faire entrer dans le secret des qualités qu'on se reconnaît.