Ce désir de prendre le monde pour confident de son génie est, au demeurant, très humain. Les caprices de la fortune contraignirent Jules de Glouvet à se faire un oreiller dans l'impopularité; mais il fut toujours curieux de cueillir les fleurs fragiles et éphémères du succès. L'auteur de Marie Fougère a parlé des gros tirages et des vogues de réclame avec une amertume d'amant éconduit. L'échec du Père, au Vaudeville, demeura longtemps une blessure cuisante à son amour-propre d'écrivain.

Est-ce à dire que son caractère recula devant les formalités nécessaires pour conquérir les bonnes grâces de la faveur publique? «L'ambitieux, écrit La Bruyère, a autant de maîtres qu'il y a de gens utiles à sa réussite.» Comme le berger de son roman oint son corps de plantes pour flatter l'odorat du loup, M. de Beaurepaire sut se parfumer d'encens pour apprivoiser les sympathies ombrageuses des pontifes littéraires. Son astuce de chasseur expert à lever le gibier sous les futaies dépista les vanités en souffrance dans le cœur des académiciens influents. C'est ainsi qu'il conquit l'amitié puissante de Mme Adam, quand cette dame charitable tenait un salon où les philosophes de la République athénienne renouvelaient le banquet de Platon dans des services de vieux Sèvres, avec les perfectionnements que la découverte de la truffe procure aux festins modernes. Les invités de ces agapes démocratiques trouvaient communément une ambassade ou une trésorerie sous leur serviette: le débutant de la Nouvelle Revue connut l'agréable surprise de découvrir un jour sous la sienne une nomination de substitut au Parquet de la Seine.

*
* *

C'est ainsi qu'on aperçoit toujours, derrière la pompe de M. Quesnay de Beaurepaire, la maigre et insinuante silhouette de Jules de Glouvet. Telle est précisément la raison qui rend si passionnante l'étude du personnage: c'est qu'on aperçoit réunies en lui deux des intrigues les plus curieuses de la vie contemporaine,—celle du magistrat et celle de l'homme de lettres. Elles se mêlent, s'entrecroisent, s'enchevêtrent, sous la surveillance de l'esprit qui les surveille et les gouverne, qui embrouille et dévide, en se jouant, leur écheveau compliqué.

Jules de Glouvet, ayant poussé à la Cour M. de Beaurepaire, pouvait compter sur la gratitude de son alter ego pour appuyer ses ambitions académiques. L'Institut témoigna toujours d'une faiblesse maternelle aux fonctionnaires considérables. L'autorité du magistrat, en fortifiant les adjectifs du romancier, faisait de celui-ci un candidat présentable; et la dignité académique désignait naturellement le fougueux auxiliaire du Pouvoir pour la retraite somptueuse de la Cour de Cassation.

Mais dans toute comédie c'est le dernier acte qui est le plus difficile à réussir. Peut-être, dans le cas présent, vaut-il mieux qu'il ait avorté.

Le faste pacifique du palais Mazarin, où l'on n'honore guère la vertu qu'en de vieux serviteurs affaiblis et hors d'état de nuire, n'était pas pour séduire le tempérament belliqueux de M. de Beaurepaire; la paisible majesté de la Cour suprême ne convenait pas davantage à ses instincts de lutteur. Elle rappelle trop ces chasses décoratives où d'augustes invités, tranquillement assis sur une chaise, tirent à bout portant les grosses pièces qu'on rabat devant eux. On n'y trouve pas, comme à la Cour d'appel, l'émoi de la lutte, l'attrait de la découverte et ce stimulant, si flatteur pour un homme d'action: une légère sensation de danger.