La physionomie de M. Antoine révèle les deux premiers de ces traits de caractère aux observateurs les plus inattentifs; lui-même il prit soin de les mettre en valeur avec complaisance. Sa modestie dissimula longtemps le troisième avec une sorte de pudeur jalouse: les curieux ne l'en avaient pas moins aperçu.
Jadis, quand il se dépensait intrépidement afin de libérer le théâtre, une rosette violette, posée gentiment à la boutonnière de son veston, attestait déjà son respect des hiérarchies sociales. Au plus fort de la petite Terreur où il menait chaque soir l'Idéalisme à la lanterne, il faisait monter cérémonieusement en carrosse les périodes pompeuses et les phrases de gala de M. François de Curel,—tel un parpaillot enrichi invite le curé au château,—par déférence pour le répertoire de la Comédie. Enfin son aventure avec l'Odéon est touchante. Parmi la frivolité des succès demi-mondains du boulevard, sa fidélité obstinée se reporte vers le théâtre sage auquel il fut un instant uni par des liens légaux et dont il ne sut pas apprécier les vertus. Ce n'est point la dot qui le tente; il l'aime pour lui-même, pour sa pauvreté mélancolique et décente; il lui trouve un charme d'être respectable. Ainsi dans les rêves de certaines indépendantes, le mariage prend parfois la couleur d'une entreprise chimérique et d'un plaisir presque défendu...
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Ces honorables regrets, cette constante poursuite, prêtent à l'histoire le tour sentimental qui charme dans les comédies de l'ancien Gymnase, où le public est intéressé à un dénouement romanesque et honnête: les fiançailles du fondateur du Théâtre libre avec la Considération.
On découvre presque toujours chez le révolutionnaire un conservateur qui s'ignore et qui attend une circonstance pour se déclarer. L'occasion se présenta, pour M. Antoine, avec Blanchette. On se rappelle les clameurs dont retentit la jeune école quand il obtint de M. Brieux que celui-ci modifiât le dénouement de la pièce, et fît épouser par un brave villageois la fille du cabaretier pervertie par le brevet supérieur. Les plus modérés soupçonnèrent en un pareil empressement à se ranger une manière de capitulation et comme des excuses publiques à l'ombre de M. Scribe. Fallait-il voir néanmoins dans le choix de la conclusion lénifiante une adhésion réfléchie au programme radical des lois sociales ou une concession aux vœux secrets de la bourgeoisie? Fut-ce le geste de Saint-Just à Cabotinville sacrifiant la vérité à la discipline du parti? ou l'acte d'un Koning inavoué, qui aurait pressenti son Georges Ohnet en M. Brieux?
Le problème demeure obscur. On risquerait toutefois d'être injuste en attribuant pour cause à ce phénomène un machiavélisme tortueux. Il faut plutôt y reconnaître la manifestation d'un état d'esprit préexistant, l'éveil de la crise dont nous suivons les curieux effets, et qui se manifeste encore par d'étranges obsessions quand M. Antoine monte en hâte le Colonel Chabert s'il voit poindre au second Théâtre-Français l'ombre de la Rabouilleuse, et quand, à la veille de l'Absent, il oppose sa Hollande à la Hollande de M. Ginisty.
On doit se rappeler, en effet, que le coup d'état de Blanchette se produisit au lendemain de la courte dictature où le fondateur du Théâtre libre, avec des allures débraillées, entra botté dans le répertoire et ne craignit point d'humilier les usages devant M. Albert Lambert père.
M. Antoine ne prétendait à rien moins qu'à faire marcher Corneille et à mettre Racine au pas... Cependant, tandis que par sa vigueur il faisait trembler les petites actrices et réveillait en sursaut les acteurs assoupis en leur ronron, la Tradition malmenée et incomprise préparait secrètement sa revanche; elle insinuait dans les veines du barbare le poison subtil de la déférence. Capta ferum victorem cepit. Et les tragédiens paisibles qui déploient la tirade comme de vieux drapiers, d'un geste fatigué mais encore sûr, déroulent une belle pièce d'étoffe dont ils font miroiter les reflets, prirent à ses yeux une dignité insoupçonnée: derrière un pauvre Bajazet ou un Mithridate ennuyé, il entrevit soudain la longue file ininterrompue des Bajazets et des Mithridates qui les encadrent, les soutiennent, les excusent au besoin.
C'est un fait remarquable que le théâtre d'État soit la seule institution sur laquelle le temps n'ait pas eu de prise. La magistrature, le barreau, le clergé même, modifièrent leurs aspects: lui seul reste intact et debout. Il y a des chevrotements, des grimaces, des révérences, des transports et des vibrations que les confidents, les valets, les coquettes, les amoureux et les pères nobles se transmettent, depuis deux cents ans, comme des consignes. La Révolution passa sur les Théramènes et sur les Dorantes sans déranger leurs trémolos ou faire bouger leurs sourires.