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Du reste, la politique de M. Antoine nous apparut avec un relief singulièrement pittoresque en une série d'œuvres modernes où, au lieu de ramener les héros à l'humanité, on soumettait à cette épreuve les représentants de la bourgeoisie et du prolétariat. Les auteurs avaient imaginé la plus ingénieuse formule d'égalité: l'égalité dans la muflerie. Les Parisiens n'ont pas oublié leurs essais piquants: sous prétexte d'offrir une image impartiale de la vie, on disposait sournoisement les contingences en vue d'une conclusion positive, quoique informulée. Cela évoque dans la mémoire une menue variété de l'art nouveau auquel les badauds s'amusèrent un instant, et qu'il est convenu d'appeler le «théâtre rosse».

On désigne sous ce terme l'ensemble des productions où d'impitoyables dramaturges, avec des airs avantageux et un gentil orgueil de découverte, illustraient d'enluminures violentes et sommaires des moralités à rebours. Les apologues avaient une manière de charme irritant; car en les écoutant on ne savait jamais au juste si l'on devait applaudir à une audace ou sourire à une mystification. Et ainsi ces recueils d'incivilité puérile et honnête, qui participaient dans une égale mesure du réquisitoire et de la charge d'atelier, assuraient à l'imprésario un double public. Cependant, au milieu d'une clientèle mêlée de libertins et de dévots, M. Antoine conservait la gravité d'un pontife. Et son apostolat était tout à fait dénué de badinage... Dans le roman de Flaubert, Apollonius de Tyane, parlant à saint Antoine, dit de son disciple: «C'est un simple: il croit à la réalité des choses!» Le fondateur du Théâtre libre a-t-il été dupe d'une pareille illusion? Le réalisme fut mieux que son programme,—son évangile. Sa foi sans malice l'honora d'une dévotion sans inquiétude. Il reconnut en lui le visage de la vérité même. La grosse monnaie dont un moraliste prudent peut, avec probité, composer le prix d'une observation eut dans son esprit une valeur intrinsèque.

On aime d'ailleurs à retrouver sur le visage de l'esthète la marque de cette innocence qui amusa la galerie quand M. Ginisty, avec une finesse paysanne, roula de ses mains auvergnates son fougueux associé. Le trait complète agréablement une physionomie d'homme d'action. Cette candeur entrevue prête à la campagne de M. Antoine une signification inattendue: loin d'entreprendre contre l'idéal, celle-ci devient de la sorte une croisade au pays du mufle. Elle évoque la noble révolte d'un poète qui cache pudiquement ses inquiétudes morales sous des vêtements vulgaires. M. Antoine, qui nous dissimula longtemps un respectueux, nous promettrait-il, par surcroît, un mystique?... Et le goût, qu'on put croire pervers, avec lequel il fit la pot-bouille naturaliste est-il la délectation morose d'un néo-chrétien qui s'enivre en des élans frénétiques de pénitence, en des aveux publics d'humiliation? Ce serait, pour M. Antoine, la meilleure manière d'honorer son saint... Un précepte religieux oblige, dit-on, les femmes hindoues à se purifier dans le Gange quand elles ont fait la cuisine.

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Cependant, alors que les justiciers de M. Antoine exécutaient sans recours les sentiments nobles et les vertus bourgeoises, M. Capus parut, avec ses comédies imprégnées d'un délicieux parfum de Directoire, ses héros d'une si charmante bravoure et si cordialement d'accord avec la vie; puis M. Rostand étala insolemment sur la scène ses somptuosités impériales, fit défiler à la Porte-Saint-Martin et chez Sarah, comme les dragons et les grenadiers de la Légende, les alexandrins chevelus, les couplets épiques. Ce sont ces triomphateurs qui bousculèrent les constructions fragiles de M. Antoine et les reléguèrent dans l'histoire. Le théâtre «rosse», qui n'avait que la beauté du diable, ne pouvait porter la vieillesse avec grâce... Est-il du reste rien de plus comique que ceci: le rococo de la rosserie? M. Antoine continue de se dépenser en gestes énergiques; il enfonce des portes qui ne sont pas toujours fermées avec soin et derrière lesquelles on entrevoit des dramaturges aux sourires engageants. Mais il se contente d'être désormais le plus avisé des directeurs. C'est un révolutionnaire mort jeune en qui l'imprésario survit.

S'il redevient directeur de l'Odéon, il montera sagement Britannicus; il donnera de plus un excellent petit Got au second Théâtre-Français. La fortune, qui est malicieuse, nous réserve peut-être cette jolie surprise. Ce serait si amusant que l'intrigue romanesque, dont le chef de l'école rosse fit le roman secret de son cœur directorial, reçût un dénouement optimiste, dans l'esprit de la Veine ou de la Châtelaine!