Sans doute, au début de son mandat, l'ironie inquiète du philosophe dut énerver parfois l'énergie et la décision de l'édile, hésitant entre deux projets de voirie également avantageux. On ne saurait demander au disciple affectionné d'Ernest Renan la superbe intrépide du P. Didon, qui dans les ingénieurs des ponts et chaussées romains découvrait les délégués secrets et les fourriers du Christ, préparant des chemins commodes aux évangélistes. Mais bientôt le paysan prit sa revanche. La terre, toujours voisine, écarta doucement le penseur des arrangements impérieux et des dures disciplines qui font un Saint-Just ou un Brunetière. Sous son inspiration, il fut un critique sans orgueil et un apôtre prudent.
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Ce sont là deux personnages que séparent d'anciens malentendus. M. Jules Lemaître les habitua à vivre côte à côte en bonne harmonie, comme l'instituteur et le curé de Tavers, à se soutenir et même à s'entr'aider. L'apôtre enseigna au critique la modestie; le critique apprit à l'apôtre la curiosité.
La curiosité est la plus rare des vertus apostoliques. Les hommes d'action et les croyants s'abaissent rarement aux petites misères de la méthode expérimentale. Les mots qui, dans le commerce des idées, ont une valeur fiduciaire de billets de banque sont reçus par eux comme argent comptant. Ils se soucient peu de vérifier l'actif de leurs bilans ni les réserves de réalités auxquelles ils correspondent. Or il arriva qu'en inventoriant la notion de patrie, M. Jules Lemaître découvrit d'abord une menue monnaie d'humanité où il reconnut, profondément gravée, l'empreinte nationale.
Il est des patriotes qui se décident sur d'éclatants spectacles et dont la sensibilité veut être mise en branle par de magnifiques parades, des arcs de triomphe, des gestes superbes et violents. On imagine que M. Jules Lemaître subit le charme de la patrie avant d'en sentir la grandeur. Et ce n'est pas dans des figures imposantes et augustes qu'il en retrouva d'abord l'image, mais plutôt en ces âmes polies et nuancées, fines et fortes, miroirs délicats où se reflète aussi l'histoire de la race.
On n'a pas oublié les fêtes anniversaires de Port-Royal-des-Champs où l'illustre académicien célébra la gloire de Jean Racine. La veille, en l'église Saint-Étienne-du-Mont, où un prélat officiait pontificalement, les sociétaires en redingote, les dames de la Comédie en costume tailleur de coupe sévère et de couleur sombre, encadrés par de somptueux chanoines, avaient apporté des condoléances décentes, comme à un bout de l'an de parent riche. Mais dans le paysage où se forma le génie du divin poète, M. Jules Lemaître organisa pour quelques dévots un service intime, et sa parole pénétrante parut rattacher à leur sol les fleurs altières qu'il cultivait, jardinier passionné, dans les serres des théâtres officiels. Et ce fut une méditation spirituelle en même temps qu'une oraison patriotique.
Si M. Lemaître n'était pas conseiller municipal de Tavers, c'est à Port-Royal qu'on se plairait à le voir exercer les fonctions édilitaires,
Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée!
On découvre ainsi avec plaisir, parmi les intercesseurs de sa foi, à défaut d'un Marbot ou d'un La Tour d'Auvergne, une Junie et une Bérénice. C'est le privilège des vieux pays d'associer le passé d'un peuple à la grâce d'une femme. Devant ces modèles de perfection, M. Jules Lemaître admira les singulières fortunes et les prodigieux hasards, le long enchaînement de réussites qui avaient produit de telles combinaisons d'humanité. Cependant il connut aussi que la Beauté est la fille de la Force et que les âges de fer portent les chefs-d'œuvre, comme les anciens chevaliers arboraient des fleurs des champs au défaut de leurs cuirasses. C'est dans un silence assuré par les armes, quand Louis XIV fait la police de l'Europe, que montent majestueusement vers le ciel les fureurs ordonnées de Phèdre et les plaintes harmonieuses d'Andromaque. M. Jules Lemaître, après avoir souri naguère au vers de Boileau sur le regard de Louis, qui enfante des merveilles, se prit à respecter cet honnête courtisan.