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Depuis quelques années l'homme d'action aux propos énergiques masqua un peu le moraliste au geste hésitant et dont l'indécision charmante, soulignant les remarques de l'intelligence la plus lumineuse et la plus ornée, semblait avoir une grâce d'artifice. C'est néanmoins en ce dernier portrait que l'avenir reconnaîtra M. Jules Lemaître. L'écrivain est si peu industrieux que c'est à peine si l'on sent en lui l'homme de lettres. Sous les formes souveraines de l'art, il poursuit toujours l'humanité qui répand dans le monde les copies hâtives, les répliques bâclées et les reproductions à la grosse des effigies parfaites ciselées par le génie. Ainsi sa dévotion aux belles figures qu'animèrent Racine, Molière ou Marivaux n'est point un culte idolâtre: il admire en elles la vitalité des petits contrats, faits de préjugés consentis et d'illusions magnifiées, qui constituent la physionomie morale de la France.
L'an dernier, je rencontrai M. Jules Lemaître en province, à la table d'un conseiller général. On s'entretenait d'un adversaire politique, romancier encore peu notoire; quelqu'un fit observer qu'il ne manquait pas de mérite.
—Oui, fit l'auteur des Contemporains avec une gaieté narquoise, c'est un fin lettré!
Et en l'écoutant je songeais à cet évêque de Nantes disant au jeune comte de Bouteville qui frisait sa moustache avant de recevoir l'absolution:
—Je vois, mon enfant, que vous pensez encore au monde!
M. Jules Lemaître aurait-il renoncé à briller et à plaire? La terre maternelle qui alimenta son talent d'une sève généreuse le reprendrait-elle au point de l'absorber tout entier? Ce serait un grand dommage. En demeurant dans le siècle, il peut contribuer aussi utilement à enrichir le patrimoine national. Quand ce délicieux artiste, qui fit le tour de toutes les idées et se plut à tous les paysages de la pensée, parle, comme un Père de l'Église souriant, de la vanité de la gloire, il a peut-être raison. Mais il ne faut pas le dire. Ne décourageons pas les innocents qui rêvent d'entreprendre, à leur tour, le beau voyage. L'ambition, après tout, est une illusion féconde, et quelle serait la valeur du jour si l'on ne croyait pas au lendemain?