Lorsqu’il redescendit, il baignait dans la paix. Dieu et l’Immaculée étaient venus sur la mer aussi bien que dans la légère nuit d’avril, dans le courant du ruisseau fleuri de cardamines, dans l’orageuse et ruisselante nuit d’été. Il n’eût même pas resongé à Yuana ni à son protecteur si, en repassant devant la grange qui les avait abrités, il n’avait donné un regard distrait aux débris du goûter.
Mais il n’en fut pas ainsi de la jeune échappée, à l’égard de Manech. Surprise ainsi, elle éprouva de la honte et un sentiment d’hostilité pour l’homme qui n’avait à ses yeux d’autre prestige que la fortune. Elle eût bien moins souffert dans son amour-propre d’avoir été rencontrée de la sorte en compagnie d’Arnaud. Elle n’en eût pas moins été « la fille de péché », mais elle se serait donné cette excuse de s’être laissée entraîner par un enfant de son âge. Et peut-être que Manech, qu’elle aimait par-dessus tous, en eût conçu plus de dépit que de dégoût. Elle venait de se sentir méprisée à fond, condamnée sans appel par cet être dont la pure beauté la dominait. En l’entendant interpeller près de la grange d’une façon aussi grossière par l’Américain auquel il n’avait pas daigné répondre, une folle rage lui avait serré le cœur. Et la fin de cet après-midi que Manech avait passée si calme, à regarder la mer et à prier, la mit de fort méchante humeur vis-à-vis de son vieil amant. Celui-ci, malgré les frais qu’il fit, dut essuyer cette colère en même temps que les assiettes. Son aversion pour son platonique rival s’en accrut, mais il se réserva de ne régler qu’un peu plus tard cette affaire avec Yuana qui s’emporta jusqu’à le griffer. Il fut quelques jours sans la revoir, se faisant non pas désirer d’elle, mais exploitant sa vanité de jolie fille. Éprise de robes bien coupées, en cela comme dans le reste elle rejoignait les petites Arabes qui cèdent facilement à quelque amulette, à une ceinture, à un flacon d’eau de rose. Ici, l’amulette devenait une montre, la ceinture une jupe, et le flacon d’eau de rose un parfum à la mode. Il semblait qu’elle apportât chaque jour davantage d’acharnement à retirer le plus d’argent possible de cet homme déjà fané. Cela, non seulement pour se prouver sa puissance sur lui, mais encore pour le brimer. Elle ne supportait plus cette union sans une secrète colère qui entretenait la passion que lui inspirait Manech. Arnaud, le sauteur et quelques autres, c’était pour se distraire, elle n’y attachait nulle importance. Du moins ne l’enchaînaient-ils pas avec de l’or.
Au cours de l’un de ces rapides voyages où Yuana l’accompagnait, l’Américain prétexta d’un caprice pour lui signifier ou qu’elle dût renoncer à ses exigences, ou consentir à s’en aller vivre à Bayonne dans un appartement qu’il louerait pour lui rendre visite de temps en temps. Il avait craint de l’opposition, non point des parents de la jeune fille, qui fermaient volontiers les yeux et voulurent trouver naturel qu’elle devînt soi-disant une femme de chambre à gros gages, mais de sa part à elle, qu’il savait éprise de Manech, d’une manière qui l’irritait d’autant plus qu’il ne la comprenait point. Arnaud, il eût encore excusé… Il sentait que ni lui ni les autres n’étaient en puissance de donner à la jeune fille le frisson qui la parcourait à la seule vue du fils de Garralda.
Conseillée par sa futilité, son désir d’être admirée dans les rues et sous les arceaux où l’on prend du chocolat, et guidée par son étourderie de fauvette, elle se laissa installer à Bayonne dans un logement plutôt sommaire. Elle ne revenait que rarement à sa ferme.
IV
L’existence continuait la même à Garralda. L’honneur, la sobriété, l’obéissance à la loi paternelle fondue avec celle de Dieu, y présidaient. Mais bien que Manech ne s’en rendît pas tout à fait compte, ce qui entretenait sa mélancolie, c’était l’arrachement, de ces champs de blé voisins, du beau pavot sombre qu’était Yuana. Ce n’était point qu’il la recherchât, mais il ne l’y retrouvait plus, et la nuance est aussi délicate que possible. Elle revenait dans ses rêves, quoiqu’il fît tout pour bannir le gracieux fantôme.
Sans doute avait-il parlé de son mal au jeune abbé qui le dirigeait et qui avait comme lui la candeur des lis paysans. On les voyait ensemble jouer à la balle ou se promener, sûrs l’un de l’autre, laissant ainsi que des flocons de neige les paroles tomber doucement de leur cœur. Ils se recueillaient sur les collines, au pied des croix des rogations que le printemps recouvre de buis et de soucis, vers lesquelles tout un peuple se dirige au pas de course en répondant aux litanies. Tous deux aimaient ces hauteurs choisies d’où les prêtres bénissent la rose des vents dans la fraîcheur de l’aube. Ils s’arrêtaient auprès des sources vives qu’ils mêlaient à leurs élévations, et tout se faisait prière pour ces âmes contemplatives, et jusqu’à la pelote même qui s’envolait vers le but couleur de brique, telle qu’une petite planète tout encerclée d’azur.
Parfois, devant des fermes semblables à Garralda, ils saluaient quelque Vierge de bois, ils nommaient un missionnaire qui en était parti ou un Américain de retour. La même simplicité régnait dans ces demeures basques. On eût en vain recherché des mystères sous ces toits. Là, croissaient de hautes vertus et, s’il y avait des pécheurs, ils se faisaient repentants et humbles, en redescendant les gazons trop glissants où l’on croyait entendre les clarines elles-mêmes prononcer les mots si doux : « Pais mes brebis, pais mes agneaux. »