C’était le poème vécu, ressemblant jour par jour à l’almanach du colporteur : le soleil, la lune, le beau temps, la pluie, la grêle, la neige, les nuées, les semailles et les récoltes. Et d’abord, les renoncules avaient salué de leurs continuelles révérences les graminées de la prairie. Ensuite, la voix de la batteuse s’était enflée dans la cour de Garralda où les petites sœurs de Manech avaient lutté à bras le corps avec leurs sœurs les gerbes. Il y avait eu le repas où l’on mange la poule au pot, le veau en sauce, le boudin de brebis et les piments. Les voisins y assistaient. Plus d’une fois Yuana y avait pris part. On devinait sa présence lorsque la voix de cuivre des jeunes moissonneurs sonnait plus fort, cependant que son rire leur répondait, brillant comme un coquelicot.

Elle ne viendrait plus maintenant, celle qui égayait les vieillards eux-mêmes. En la voyant, il leur semblait revivre leur adolescence, chausser de blanches sandales pour danser sous les chênes luisants, au son d’une musique naïve et confuse, dont le vent brise les éclats. Eux, en apprenant son départ pour Bayonne, avaient hoché la tête. Elle s’en était allée avec la belle saison.


Une singulière solitude pesait sur le cœur de Manech tandis que l’année s’avançait. Mais cette solitude même n’allait pas sans un redoublement d’angoisse. Ne lui avait-elle pas jeté un sort ? Elle avait su lui dire certains mots, le regarder d’une certaine manière. Pour exorciser son ombre, il lui arrivait de faire le signe de la croix, et aussi de s’exposer encore aux éléments dans la violence des attaques. Il recourait à ces remèdes afin d’apaiser une fièvre dont la nature l’inquiétait comme d’une présence diabolique. Il redoutait bien moins que le fantôme de la nuit le fantôme du jour. Il savait que, pour conjurer celui-ci, il suffisait d’une promenade vers le moulin, de regarder couler l’eau du torrent dont il avait reçu un si doux bienfait quand la cardamine était en fleurs.


Il trouvait maintenant, à la place des fraîches corolles, lorsqu’il allait s’asseoir sur le mur en ruine, la fille la plus jeune du meunier.


Elle avait quatorze ans. Elle se nommait Kattalin. Elle était encore une enfant qui, à la saison nouvelle, dépouille de son écorce, pour en faire un sifflet, le bois tendre de l’aulne ou du peuplier. Elle était rousse et bleue, telle qu’une poignée de froment que la faulx rase en y mêlant deux campanules. Elle courait nu-pieds, dépeignée, après le bétail et les canards, mordant avec des dents sans ombre à la chair neigeuse des pommes ou dans un lourd morceau de pain. Elle n’avait rien de commun avec Yuana qui, trois ou quatre ans plus tôt, au même âge, était déjà comme la palombe fougueuse, au col changeant, qui fait naître la guerre dans la forêt où elle roucoule. Kattalin n’était que l’humble bergeronnette qui longe sans bruit la berge sableuse et caillouteuse. Rien ne l’avait le moins du monde émue. Elle était faite d’innocence et portait aux garçons de son âge, qui grimpaient avec elle aux arbres, la même amitié qu’à ses compagnes. Au catéchisme, on lui avait parlé de la vertu de modestie. Elle en avait retenu que, pour assister aux offices, il lui fallait enfermer, en des bas tricotés par sa mère, ses jambes aux hâles d’or, jeter une mantille sur la paille de ses cheveux rétifs. Elle regardait tout avec simplicité. Elle s’intéressait aux mules qui traînent les chariots du moulin, à l’entrée des sacs de blé, à la sortie de la farine qui souvent la poudrait ; au départ d’une génisse pour le marché ; au prix qu’on en avait retiré ; à la recherche des œufs ; aux couvées dans le foin des étables ; à la bonne cuisson de la soupe qu’elle allait servir aux hommes quand ils désertaient un moment le blutage pour les travaux pressés des champs. Elle était née dans le bruit d’argent des roues qui déchirent l’eau claire. Dès son premier jour, elle en avait été bercée. La rivière lui parlait comme une nourrice qui montre des images : la truite qui se dissimule en chassant, dont on doute si elle n’est qu’une ombre sur les galets et qui happe la sauterelle et le grillon ; les petites lamproies qui ondulent sur place et que l’on confond avec les herbes submergées ; les légions d’alevins, pareils à de courtes épingles ; les insectes savetiers, si légers qu’ils marchent à la surface sans enfoncer ; le rat qui glisse, plonge et ressort ; la poule d’eau qui s’envole en faisant jaillir des perles, et en laissant à peine admirer le jade de ses pattes ensoleillées ; la nacre, plus belle que tous les arcs-en-ciel, de la grosse moule d’eau douce ; les aulnes qui poissent les doigts, mais dont l’ombre est reposante.

Manech disait à Kattalin :