Hasparren, 1923.

I

Le front bien pris dans l’étroit berret, les poings fermés dans les poches de son pantalon, Manech revient du village dont le clocher recule et s’abaisse derrière sa marche rapide. La séraphique vallée s’ouvre devant lui, avec ses basses montagnes couleur de pensée bleue. Et, entre elles, dans l’espace qui les isole les unes des autres, éclate la neige aveuglante et brisée de la grande chaîne pyrénéenne. Manech ne prête aucune attention au retour animé du marché qui encombre la route, car il se sent bien humilié. Voici quelques jours qu’Arnaud, le petit cocher qui fait le service d’Espelette, lui avait crié : « Je te porte un défi. » Il lui avait répondu : « J’accepte. »


Et Manech s’était répété à toute heure : « Arnaud m’a porté un défi. » Et ni son père qui commandait de haut, avec calme, pour que les brebis et le bétail fussent bien soignés, ni les frères et sœurs dont il était l’aîné, à dix-sept ans, et que l’on voyait patauger, les jambes nues, dans le fumier d’ajoncs, ne l’avaient distrait de cette obsession.


A ce défi, il venait de répondre, mais il avait été battu au blaid. Et il avait dû payer à Arnaud dix francs d’enjeu et une bouteille de vin.


Tandis qu’il s’en revenait, la nuit de mars tombait, éclairée par les blancheurs de l’aubépine. Et, aussi lumineuse que ces fleurs et que la laine du troupeau, la maison familiale de Manech se détachait d’autant plus sur la hauteur qu’un dernier rayon affaibli en pâlissait la chaux.