Cette maison avait nom Garralda. Elle ressemblait à un grand oiseau en train de se poser. L’une des ailes du toit, plus courte que l’autre, semblait faire perdre à l’oiseau l’équilibre. Sa poitrine, en saillie sur sa base, était striée de marron par de légères poutres laissées visibles. Et, comme si des flèches avaient été arrachées de son cœur, on voyait çà et là des blessures triangulaires. C’étaient les ouvertures par où le foin et les céréales prennent l’air. Le portail était fait d’un arc de pierres lourdes. Et au-dessus, dans une niche où le ciel bleu était peint, une Vierge se dressait entre des géraniums et des bluets artificiels.
De cette demeure ailée, deux oncles paternels de Manech étaient sortis. L’un, Jean-Baptiste, missionnaire en Chine où il vivait encore ; l’autre, qui était mort à la Havane avant d’avoir réalisé sa fortune. Si ce dernier eût survécu à la fièvre jaune, on l’aurait vu revenir au village, comme tant d’autres enrichis qu’on nomme « Américains », jouant au trinquet avec des amateurs, ou aux cartes en compagnie du maire et des adjoints. Il se serait parfois rendu à Bayonne, un pli sans défaut à son pantalon et chaussé de cuir jaune.
Le missionnaire était venu passer quelques semaines au pays, dans sa famille, à l’ombre des ailes du vieil oiseau blanc. Ce séjour, réclamé par sa santé chancelante, avait coïncidé avec la première communion de Manech, alors âgé de dix ans. La foi de l’enfant était sans mélange. Il prenait grand soin d’éviter les péchés : à part quelques larcins dans les vergers, et des coups échangés à l’occasion d’une partie de pelote, je ne pense pas qu’il en commît beaucoup. Il possédait une angélique pureté, le respect de son corps net comme du blé. Et il éprouvait une répulsion presque pour tout ce qui blesse, même de loin, la pudeur. Déjà l’on prévoyait cette beauté qui éclosait maintenant : des joues, des yeux et des dents d’un éclat incomparable ; une robustesse qui n’excluait point la grâce et qui le poussait, de préférence, aux jeux les plus mâles, surtout aux parties de rebot où sa maîtrise de plus en plus s’affirmait. C’est pourquoi il était atteint dans son amour-propre d’une blessure que seul un Basque peut à ce point ressentir.
Lorsqu’il franchit le seuil de Garralda, son père était déjà rentré avec l’ânesse chargée de ses deux paniers. Le bétail avait bu. Les frères de Manech en avaient pris soin. On soupa. Les femmes servaient. Le père prononçait, à de longs intervalles, une phrase qui était un ordre aussitôt exécuté. Manech ne souffla mot aux siens de la partie qu’il avait perdue. L’eût-il gagnée, il se fût tu de même. Il dormit mal.
Le lendemain fut l’une de ces délicieuses alternatives de pluie et de soleil où, dans un jour de velours gris, se détachent les essaims roses et blancs des jardins fruitiers. Bravant la légère intempérie, l’ondée et le grésil, les oiseaux, n’écoutant que les lois de l’amour, assourdissent la saison adolescente. Les roquettes, l’anémone-sylvie, la consoude, les narcisses, les ficaires, les violettes, les véroniques, les pulmonaires, les myosotis, la clandestine, ornent les prés et les berges. En cette matinée, toute proche de Pâques, mouillée et capricieuse, Manech menait un couple de bœufs au labour où l’attendaient son père et ses frères.