Entre deux haies tout écumantes de fleurs comme de vagues de printemps, il s’entendit appeler. Il reconnut Yuana sa voisine, de même âge que lui. Elle était plus que belle, brune comme un tabac de contrebande, et il s’émanait d’elle cette passion qui ne s’ignore pas et ne se laisse point ignorer des autres. De son large chapeau de moisson s’échappaient les mèches désordonnées de ses cheveux rétifs. Les yeux très grands semblaient deux grains de raisin noir tombés dans du lait bleu et marquaient l’effronterie tranquille. Sous le nez aquilin, charnu et très pur, les grêlons des dents luisaient entre les lèvres épaisses d’un rouge tanné. Elle n’avait pas une réputation intacte. On prétendait qu’elle donnait volontiers rendez-vous, dans les bois, à un Américain assez âgé, et qu’Arnaud, le postillon qui avait porté un défi à Manech, ne la laissait pas indifférente. Mais le seul qu’elle eût aimé de toute sa passion de sauvageonne était précisément ce Manech si loin d’elle par sa retenue. Entre cette dégourdie qui n’eût demandé qu’à le séduire, et ce garçon qui laissait percer tant de candeur, le contraste était saisissant. Il éprouvait une sorte de gêne et de honte lorsqu’il la rencontrait, et cette impression s’était encore accrue depuis qu’il l’avait surprise, un soir de foire, buvant au café, en compagnie du riche monsieur de Buenos-Ayres.
Manech ayant arrêté son attelage, elle lui lança un brin de paille qu’elle avait déchiré entre ses dents et lui dit avec un sourire :
— Je sais qu’Arnaud t’a porté un défi et qu’il est ton maître.
Il répliqua seulement par un regard dédaigneux, et continua sa route. Mais un orage s’amoncelait en lui. A ces mots de Yuana : « Arnaud est ton maître », son cœur avait un moment cessé de battre.
Les fêtes pascales l’apaisèrent. Il communia. Du haut des tribunes qui faisaient ressembler l’église à une caravelle d’or toute sculptée de saints, il mêla sa voix aux chants divins et barbares qui semblaient regagner les lointaines vallées. On l’apercevait, juché comme un mousse sur la hune, étreignant son berret, le menton sur une main. Il considérait sur les vitraux le chemin de croix où Jésus lui apparaissait comme quelqu’un de très naturel, de très personnel, d’infiniment bon. Et les femmes présentes à la Passion étaient à Manech comme des sœurs et des mères du pays basque. Mais tous ces Juifs, oh ! comme il les eût défiés au trinquet, au rebot, à mains nues ou au chistera. Ils étaient noirs comme le démon, et il avait horreur du démon. Le démon ! Soudain il se l’imagina sous la forme de Yuana qui avait la lèvre épaisse, le nez accentué, un teint de bistre. Ne disait-on pas qu’un sang de bohémien coulait dans ses veines ? Et « bohémien », dans la pensée basque, n’est-il pas une épithète méprisante qui n’a rien à voir avec les romanichels, mais qui s’applique à une partie de la population rurale, fixée dans le pays depuis des siècles, volontiers paillarde et voleuse, et qui dérive, tout porte à le croire, de l’invasion mauresque. Ils sont fermiers, métayers, maquignons, vanniers, se reconnaissent à la fixité de leur masque de bronze, se marient entre eux. Néanmoins, ce qui était arrivé dans l’ascendance de Yuana, des unions le plus souvent libres mêlent la race de Mahomet à la douce, mystérieuse et pure lignée euskarienne.
Manech se rendait un mardi vers deux heures au village, lorsqu’il s’arrêta devant la gendarmerie pour renouer sa sandale. L’Américain de cinquante ans auquel Yuana accordait un peu plus qu’à d’autres ses faveurs, flânait de ce côté. S’adressant à un petit groupe :
— Voyez-moi, fit-il en désignant Manech, ce garçon qui ne connaît pas encore les femmes, et qui s’est laissé battre par Arnaud.