— Avec monsieur l’abbé, le fils du meunier de Hélette, nous sommes comme deux frères.

— Hélette !… la seule fois que j’y suis allé, il me semble que c’est d’hier. Il y avait, sur le bord de la route, beaucoup de cerisiers chargés de fruits. C’était par un jour de grande chaleur, j’avais sept ans. Sous un arbre, j’avais trouvé un geai bien bleu. Je l’avais rapporté à Garralda. C’est le lendemain que mourut notre mère, sans qu’on s’y attendît. Ce sont des souvenirs comme ça qui entrent dans le cœur de l’homme pour n’en sortir jamais. Hélette… O Manech ! Tu t’en retourneras vivre au pays ! C’est trop dur de faire comme moi si l’on n’a pas la vocation, d’être enfoui dans un sol étranger, ou jeté dans un fleuve par de mauvais Chinois. Mais toi, Manech, il faut t’en retourner à Garralda. Tu aimeras une enfant sage qui garde notre honneur. Ah ! Manech, baiser les tombes où reposent nos prêtres ! La terre où l’on dort est froide quand elle n’est pas du pays ! Je ne devrais pas te dire cela, Manech, moi qui suis un pauvre serviteur de Dieu, qui accepte à l’avance ma sépulture… Manech, dis-moi encore ? Est-ce qu’il y a toujours la vigne sur le coteau de Garralda ?

— Toujours.

— Manech, est-ce qu’il y a encore, dans le potager, la tonnelle où les anciens venaient s’asseoir le dimanche et boire du vin d’Irouléguy ? C’est un matin, en y entrant après la messe, que j’ai songé à devenir missionnaire. J’avais dix ans.


Et Manech songeait que, sous cette même tonnelle, il avait cherché et trouvé dans la nuit qu’enchantait le rossignol l’apaisement de son mal. Mais, poussé par le vent mystérieux qui gonfle comme une voile l’âme de sa race, il répondait :

— J’ai encore deux ans de service à faire. Mais quand je serai libéré de la flotte, je partirai pour les Amériques. J’emporterai l’argent que j’ai économisé. Je ferai fortune. Et alors je reviendrai.

Et le missionnaire s’essuyait les yeux et lui disait :

— O Basque !