Manech ne devait plus revoir l’oncle Jean-Baptiste. Celui-ci, comme si l’avait accablé une émotion aussi violente, celle d’avoir revu son neveu, ne put regagner sa pauvre paroisse de Han-Kéou, s’alita le soir même de cette rencontre, dut être transporté à l’Hospitalité française, tandis que Le Jaguar reprenait le large.

Le consul, ayant été avisé de la grave indisposition du missionnaire, alla le visiter à son lit d’agonie. Le malade lui parla d’abord de ses angoisses touchant ses catéchumènes, du chagrin qu’il avait de penser qu’il ne verrait pas, vivant, s’élever l’église de Téhé-Fang-Koo sur la terre arrosée de sang chrétien. Après quoi, le délire le prit, mais un délire si doux que le consul et la religieuse qui l’assistaient ne purent retenir leurs larmes. Ce saint prêtre se revoyait enfant dans la campagne autour de Garralda, et l’épisode qu’il avait conté l’avant-veille à Manech, de cet oiseau bleu trouvé sous un cerisier, peu d’heures avant la mort de sa mère, revivait dans sa mémoire. Il causait avec de petits Basques, il buvait avec eux à une source près de Hélette, mais il craignait que l’oiseau bleu ne s’envolât. Puis la figure du moribond s’illumina. Il se mit à chanter, et son chant n’était, d’après ce que l’on m’a rapporté, que la mélopée qui sert à marquer les points au jeu de paume. Qu’il fait chaud, mais qu’il fait beau ! disait-il. Son œil fixe regardait peut-être monter vers le zénith éternel la pelote du village natal. Il prononça brusquement ce mot :


— L’angelus !


Et il fit le signe de tout son peuple qui, au premier tintement, se découvre pour saluer Marie. Il était avec ses vieux.


L’escadre de la Méditerranée ayant rejoint Toulon, Manech, avant qu’il lui fût permis d’aller revoir les siens, ne quitta guère cette ville que pour se rendre parfois à Marseille avec des camarades de bord.


Trois ans et plus de navigation, de descentes à terre parmi les cités où la débauche s’exalte, n’avaient point maintenu Manech dans son ignorance. Mais le sens de l’amour divin, sa ferveur, l’avaient laissé le même, loin toujours pratiquement des femmes. Les prêtres du pays basque savent combien il est fréquent de rencontrer, dans leurs campagnes, des jeunes gens jaloux de leur pureté, alors que d’autres y mènent l’idylle à la façon de Daphnis et Chloé. Il arrive même que plus d’un vieillisse dans son austère célibat, faisant pénitence et, avant de se coucher, récitant son rosaire après avoir dénombré ses moutons, retourné la litière de ses vaches.