Manech avait compris que la fièvre dont son adolescence s’était montrée inquiète était commune à tous les hommes, et que ceux-ci ne la traitaient pas en général comme il avait fait lorsqu’il fuyait jusqu’au fantôme de Yuana. Les fleurs, ni la brise, ni l’eau, ni la mer, ne leur apportent, hélas ! le calme qu’elles avaient rendu à Manech. Il était maintenant délivré de l’angoissant mystère que, jusqu’à un âge singulièrement avancé, il n’avait pas éclairci. Il n’était que plus ferme dans sa volonté.
Dans les petits bars naïfs et brutaux, reluisants de gravures toutes crues, sous l’aveuglant éclat de l’électricité, du gaz ou de l’acétylène, il avait, trois ou quatre fois, considéré avec dédain, en buvant des bocks en compagnie de camarades, les filles fardées et dévêtues qui s’asseyaient à leurs places, ou qui jouaient de l’orgue de Barbarie. Il avait repoussé les plus audacieuses avec un tel air qu’elles auraient pu croire, en regardant sa figure de jeune prince, qui ne s’était jamais laissée effleurer, que, revenant d’Orient, il y possédait les houris les plus séduisantes. Qu’il était loin de leur pensée ! Il se fit un jour un rapprochement dans son esprit d’une de ces malheureuses, qui était brune et jolie, avec Yuana à laquelle il ne songeait presque jamais plus. Il paya les consommations, assujettit son berret, fourra les mains dans ses poches, et ressortit après avoir déclaré qu’il ne remettrait plus les pieds dans de pareilles boîtes. Ses camarades ne l’en raillèrent point. Il s’était imposé à eux par sa force physique, sa beauté qui retenait l’attention des femmes, toute dirigée vers lui, un certain haussement d’épaule, son regard tranquille et dominateur, et cette langue bizarre dans laquelle parfois ils l’avaient entendu chanter.
Dès lors, à Toulon comme à Marseille, Manech se promena plutôt seul, parfois avec un compagnon qui prenait avec lui ses repas dans une maison dite du marin. Elle était tenue par un Jésuite qui s’efforçait d’enlever aux tenanciers, qui les soûlaient pour les plumer ensuite, et aux raccrocheuses, tous ces petits merles marins faciles à prendre au panneau.
C’est à Toulon que Manech apprit, par quelques lignes de Garralda, la mort de l’oncle Jean-Baptiste. Il la ressentit profondément, mais personne autour de lui ne put se douter de son chagrin, parce que le même enfant qui dissimulait ses émotions les plus vives, le même adolescent qui ne parlait à ses proches ni de ses victoires ni de ses défaites au jeu de paume, et qui ne confiait qu’à Dieu et à la nature les combats qui se livraient en lui, se perpétuait dans le jeune homme d’aujourd’hui.
Pas davantage il n’avait fait part à son oncle et à ses parents d’un fait de guerre qui l’avait signalé à ses chefs. Et, sans la médaille qu’il porta dans la suite, nul ne se fût douté de son héroïsme. Était-ce orgueil ou modestie ? Le Basque pose l’énigme et ne laisse rien voir que son apparente indifférence.
Le début de ce printemps mil neuf cent un fut doux sur la Méditerranée. Manech en ressentit les pacifiants effluves. Il goûtait bien le repos qu’après une active campagne les chefs permettent à leurs hommes.
Il n’éprouvait plus les étranges angoisses de jadis ; les fantômes s’étaient évanouis. Comment les ombres du passé ne se fussent-elles pas dissipées au soleil de sa forte et libre jeunesse, au contact de ces flots qui le berçaient ? Le souvenir d’un amour qui vous a déchiré n’est jamais éternel. Et son amour pour Yuana, se l’était-il jamais avoué ? Les vents du large avaient assaini, balayé son âme. Sa puissance virile, qu’il réservait, ne lui apparaissait plus comme un détriment. Il était fier de son corps et de pouvoir le rompre, mieux qu’aucun matelot de l’équipage, aux exercices des athlètes. Et il continuait de marquer à celles qui le provoquaient dans la rue cette distance de jeune dieu à de simples mortelles. A qui donc destinait-il le mystère de sa beauté ?
— Après ma libération de la flotte, je partirai pour les Amériques. Je veux y faire fortune, je reviendrai ensuite au pays, répétait-il au vieux Jésuite comme aux autres.