Il aimait son pays d’une telle passion que si, au moment qu’il souhaitait le plus de le quitter, il avait pu penser qu’il n’y finirait point ses jours, il fût mort de douleur. Son pays était, en outre, le trésor dont il se faisait suivre, ce coffre où il puisait à pleines mains, dans la solitude, pour en admirer le précieux reliquaire. Peu à peu, il en avait trié les souvenirs. Dans sa nouvelle vie, il avait rejeté, envoyé à la mer, les pelotes d’Arnaud, les jalousies du vieil Américain, la contrebande du danseur de la Soule, et la pauvre robe à larges fleurs fanées de Yuana. Que lui importait maintenant cette fille, dont il avait étrangement souffert, et le lieu où les gendarmes l’avait emmenée en ce jour qu’elle avait déchiré son cœur ? Même sa charité chrétienne s’arrêtait là. Dans ce front pur et têtu, moulé par l’exact berret, il y avait des raisons qui triomphaient du cœur.
Le soleil se couchait sur le miroir bleu dont les vacillements ne lui renvoyaient que des images agréables. Notre-Dame-de-la-Garde semblait marcher dans les airs et lui rappeler cette Vierge de Garralda devant laquelle il se signait à l’angelus, disant : « Agur Maria ! ». Bientôt il aurait une permission assez longue, son commandant la lui avait promise. Il descendrait du train à Bayonne et, pour faire l’économie d’une voiture, il s’en irait à pied par la vieille route. Il arriverait par Labiry. Il reconnaîtrait les arbres, les montagnes, couleur de pensée bleue, d’Espelette et Hartsamendy, et, tout à coup, plus sombre qu’elles, Ursuya semblable à un joug de feuillage posé au front de la vallée.
Et il en fut ainsi. Il vint. Il traversa la petite ville. Devant lui s’ouvrait, avec ses platanes pareils aux éventails chinois qu’il rapportait à ses sœurs, dans son mince ballot, la route qui mène à Garralda. C’était ici que, par une orageuse nuit de fête, il avait rencontré Yuana et son danseur. Mais à cela il ne songeait plus du tout. Il ne pensait à rien d’ennuyeux ni de triste. Il n’y avait en lui que de la joie. Il s’amusa de n’être point reconnu, dans cet uniforme, par un vieux qu’il salua en l’appelant par son nom. Il marchait, de son allure balancée de matelot. Il vit frémir la rivière au soleil, cette rivière où la cardamine d’un printemps d’autrefois avait tressé, pour conjurer sa fièvre, son philtre de lumière riante.
Soudain son cœur battit, avec quelle allégresse ! Au milieu de l’eau voici que, belle et souple et grande, ses jambes élancées renvoyant une clarté aveuglante, un chapeau jeté sur sa chevelure, Kattalin lavait du linge. Je ne sais quel instinct la fit se redresser de la planche où elle savonnait. Leurs yeux plongèrent dans leurs yeux. Il hésitait. Lui, si sûr de soi d’habitude, n’osait ouvrir la bouche devant cette merveille de grâce, pétrie en deux ans, modelée, allongée par la Joyeuse.
Il était en face de l’Amour et de tout son carquois.