Comme elle écoutait ! Elle n’eût pas osé même une objection à cette longue attente qu’il allait s’imposer et lui imposer. Ils prirent par un chemin creux d’où ils apercevaient des cerises au-dessus de leur tête. Noires, roses, jaunes et rouges, il y avait partout des cerises, tellement luisantes que l’on voyait l’azur glisser sur elles. Ils atteignirent un léger plateau d’où le pays, avec les palmes de ses peupliers, ressemblait à une grande procession. Les petits monts de Baïgura, de Hélette et d’Abbaratia, dressaient leurs reposoirs naturels, couleur d’orage et empanachés de quelques nuages de coton. Le soleil régulier comme un ostensoir s’abaissait dans l’étendue, et le calme dominical était si profond qu’on se fût cru à cet instant où la foule agenouillée se recueille pour recevoir la bénédiction en plein air. Des sonnailles lointaines scandaient les strophes de cette prose du silence. Une vie primitive, épaisse, vierge, ignorante, résignée, pleine de force, sortait des blés, des coteaux de fougères, des pâturages aux plans si inclinés que le bétail semble y chercher son équilibre. La vie continuait sous l’œil du Dieu personnel, de celui que le Basque nomme sans hésiter : « Le Monsieur d’En Haut ». Des hommes qui avaient près d’un siècle d’âge étaient toujours là lorsque de tout-petits étaient emportés dans leurs cercueils argentés et blancs. Et Manech et Kattalin obéissaient à la loi de ce Dieu et de la nature, de cette nature dont leurs beaux corps étaient tissus, et qui se servait, aux fins d’une union gracieuse, aussi bien du ciel bleu que des rosiers de Garralda.
De la ferme délabrée des parents de Yuana sortait une pauvre fumée.
VII
Libéré en 1902, Manech revenait au pays et s’initiait à l’industrie locale : la fabrication du cuir. Au printemps de 1904, il s’embarquait à La Pallice pour le Chili où l’accueillirent de tout cœur les compatriotes auxquels il était recommandé. Ceux-ci le prirent dans leur maison de commerce et, quatre ans plus tard, se l’associèrent. En 1908 il put, sans quitter la tannerie, acquérir, avec une partie de ses bénéfices, un hôtel qu’il fit exploiter à son compte par un ménage basque. Ce couple, récemment introduit au Chili par l’une de ces agences qui sèment la mort et récoltent la faim, fut heureux de trouver une gérance qui fit le commencement de sa fortune, au moment où celle de Manech était presque réalisée. Celui-ci acheva de s’enrichir en spéculant sur les nitrates. En 1911, il songeait à se rapatrier, après avoir refusé d’épouser la fille d’un de ses anciens patrons. Elle était pourtant charmante, de cette race de femmes brunes, un peu trop petites, mais bien tournées. Elle conçut beaucoup de chagrin de n’avoir pu se marier avec lui. Bien qu’il eût trente-trois ans lorsqu’il se réembarqua, il était encore fort beau. Il n’avait jamais, fût-ce un jour, oublié Kattalin, non plus qu’il ne s’était distrait de son idée, huit ans poursuivie avec un admirable esprit d’ordre, de ne revenir que millionnaire à Garralda. Favorisé par son esprit des affaires et par les circonstances, il avait dépassé son but.
Pendant son séjour en Amérique, il avait perdu sa mère et l’une de ses sœurs mariées. Les nouvelles lui étaient surtout données par Kattalin qui, malgré les années, l’appelait encore, dans ses lettres, son oiseau-bleu. Elle lui avait adressé, à plusieurs reprises, de ses photographies. La plus récente, qui la représentait coiffée de la mantille, révélait encore une de ces beautés dont on dit qu’elles n’appartiennent qu’au pays basque. Les vingt-neuf ans qu’elle comptait lui donnaient cet épanouissement d’une rose à dix heures, lorsque pas une ride encore n’en altère l’éclat. Elle levait sa tête de chasseresse antique, et son port gracieux et noble reposait sur la courbe impatiente d’une jambe.
Manech avait répondu à ces envois par des portraits de lui. Le dernier avait été pris dans son salon de Los Angeles. Il était représenté debout. Sa face, au premier aspect, était d’un romain classique, mais le regard basque s’était accentué de bas en haut, ce regard bridé de l’Asiatique. Il était vêtu d’un complet fort moderne, très bien coupé, dont le pantalon au pli méticuleux se relevait au-dessus de bottines qui visaient à rendre le pied exigu. Une large chaîne de montre à breloques barrait le gilet blanc. L’une des manchettes, aussi roide d’empois que le col, laissait paraître une pépite qui servait de fermoir. Un gros brillant formait l’épingle de cravate. Il tenait à la main un chapeau canotier. Sur un guéridon, d’acajou sans doute, et de style Louis-Philippe, une photographie était placée que l’on devinait être, dans un cadre somptueux, celle de la fiancée. Dans deux autres cadres, fixés au mur, on eût pu reconnaître une Assomption et une Descente de Croix. Un lustre à prismes de cristal pendait du plafond.