— Ne parle pas ainsi, mon ami, avait répondu maman. Nous habiterons là quand tu seras à la retraite. Et puis, plus tard, ce sera pour Marie ou pour Madeleine. Et qui sait… peut-être que Dieu va nous envoyer bientôt un garçon.

Et Marie avait eu gros cœur, en se disant que Michel ne serait pas là pour habiter cette gaie maison. Quant à elle, peu lui importait, elle irait où l’on voudrait. Et elle n’avait pas compris pourquoi on avait parlé d’avoir un garçon, puisque Michel était mort, d’un garçon qui peut-être serait là bientôt.

Marie fut dans la joie de retrouver, à Arbouët, sa petite sœur Madeleine. Elle reprit son train de vie si monotone et si sage, et elle s’appliquait de plus en plus.

L’avant-veille du jour qu’elle accomplit sa huitième année, comme elle revenait du catéchisme, il n’était pas loin de midi, elle rentra dans le bureau de papa. Celui-ci écrivait sur l’un de ses grands registres. Elle s’approcha de lui pour l’embrasser.

Quand il lui eut rendu son baiser, il lui dit, sans la regarder :

— Ce matin, il est arrivé un petit frère pour toi et pour Madeleine. Il s’appelle Pierre.

Marie poussa une exclamation de joie, mais elle fut surprise de voir papa s’essuyer les yeux. Il pleurait parce qu’il pensait à Michel qui n’était plus là.

Ce fut entre sa onzième et douzième année que Marie reçut le Seigneur. On eût dit que son voile si blanc n’était que le reflet de son âme si pure. On se serait cru, à l’église, dans un jardin de neige comme il en tombait au jour de sa naissance, à Roquette-Buisson. Ah ! comme elle pria ! Pas même pour regarder sa mère, elle ne détourna sa tête couronnée de roses. Soudain, son cœur fondit sous la tendresse, comme un flocon au soleil. Papa jouait du violon à la tribune comme l’en avait prié Monsieur le Curé. Marie ne l’avait point entendu depuis la mort de Michel, car, malgré la jolie phrase qu’elle lui avait faite, il n’avait pas eu le courage de reprendre son archet. Mais aujourd’hui, la musique coulait comme de l’eau, baignait les paupières de Marie.

Et, grâce à la mélodie candide, elle revoyait toute sa vie, le jardin de Roquette-Buisson, quand le chant du même violon s’élevait dans l’azur ; la chambre avec la commode où l’on faisait le mois de Marie et la crèche ; la naissance de son Michel doré ; les jeux avec Isabelle ; les adieux à la gare ; la nouvelle demeure à Arbouët ; sa première entrevue avec Madeleine, dans la chambre où maman souriait ; la mort rapide de Michel ; la petite tombe.