La joute fut ardente. Mais, dès le début, Manech, en proie à un fou désir de triompher, sentit se décupler sa force et son adresse. L’énervement des jours précédents, loin de nuire à ses muscles si souples, le servait. Quelques ruraux et gens du village, parmi lesquels Arnaud, assistaient à cette lutte. Mais ils ne soupçonnaient point que ce qui en causait l’âpreté n’était pas seulement la réflexion mordante de l’Américain touchant la récente victoire d’Arnaud sur Manech, mais encore, et sans que celui-ci le comprît au juste, la jalousie du vieil amant de Yuana.


Dans l’atmosphère chargée du trinquet, les deux rivaux tapaient. La pelote volait au but avec une obstination multipliée qui dilatait la poitrine des combattants et des témoins. Puis elle volait sur les toits des loges, se jouait en capricieux rebondissements, cherchait pour dégringoler jusqu’à terre l’endroit le plus inattendu où elle pût échapper à la main du joueur. Mais celui-ci, comme s’il avait eu son œil au bout de son ongle d’osier, prévenait les ruses de la balle qu’il relevait d’un coup mat. Elle refilait surprise d’elle-même, agile comme un cœur détaché de tout, frappait le but, obliquait à gauche, tambourinait, cascadait, retombait, s’élançait de nouveau, repartait, et soudain s’immobilisait à l’annonce d’un coup faux ou d’un raté. Parfois, sous son dernier choc, qu’entendait la tringle de métal du but tressaillir comme un diapason.

Manech en termina, distançant de beaucoup son adversaire qui entendit cette phrase qui le cingla :


— Le vieux a les reins faibles, le petit l’a compris et jouait bas.


Ce ne fut point, en cet après-midi, le seul triomphe de Manech. Séance tenante, il accepta de prendre sa revanche sur Arnaud qui, sans doute poussé par l’Américain, le provoquait. L’enjeu fut de dix francs comme l’autre jour. Mais cette fois Manech battit Arnaud, ce qui blessa l’Américain autant que le postillon dont il avait souhaité la victoire. Bien qu’il soupçonnât ce dernier de fréquenter Yuana, Manech seul lui portait ombrage. Le cœur humain a de ces mystères.


Manech ne s’en retourna point chez lui la tête basse, mais fier et sifflant tout au long de la route. Pas plus qu’il n’avait fait part à sa famille de la défaite de naguère, il ne lui apprit sa victoire d’à présent. Il puisa de l’eau, soigna le bétail et les chevaux et, après souper, s’amusa d’une flûte de buis, assis sous l’arc de pierre antique.