Ce fut au mois de mai de l’année 1886 que Marie fut saisie par un trouble délicieux qu’elle ne s’expliqua point. Il était exactement midi, elle sortait de la paroisse où elle venait d’apprendre le catéchisme aux enfants. Elle fut éblouie partout ce qu’elle voyait. Une joie sans nom l’envahit, à tel point qu’en regardant les feuilles d’un laurier, luisantes de soleil, elle dut porter la main à son cœur pour en calmer les battements. Comme, un peu plus loin, elle voyait des lilas, quelques larmes roulèrent sur ses joues brunes sans qu’elle pût leur attribuer d’autre cause que cette sorte de bonheur que jamais elle n’avait éprouvé jusque-là. Ce n’est pas, certes, qu’elle n’eût connu l’allégresse, quand elle était toute petite, sur les genoux de sa mère, et dans ses jeux au jardin quand lui parvenait, à travers les feuilles, l’air tendre d’un violon. Même au milieu de ses afflictions, elle avait connu de ces grâces qui rassérènent le cœur, et je ne pense pas que jamais enfant ait éprouvé une béatitude plus grande que celle qui descendit sur elle, dans l’église d’Arbouët, sept ans plus tôt, lors de sa première communion.
Mais cette ivresse qui la pénétrait aujourd’hui, si pure qu’elle fût, n’appartenait point tout entière à ce domaine de la Vierge où son enfance et son adolescence jusque-là s’étaient confinées.
Elle monta dans sa chambre, et, comme un doux vertige continuait de lui porter au cœur, elle s’agenouilla, avec cette simplicité qui ne lui faisait jamais défaut, devant la petite statue qui la ramenait aux premiers jours de son existence. Ses pleurs coulèrent à nouveau, elle songeait à de menus détails de jadis. Il lui semblait rouvrir quelque vieille malle et qu’elle en retirât ces détails un à un. Elle revoyait Roquette-Buisson, la maison natale, l’école, le château d’Isabelle, et ces souliers dont elle avait eu honte tout un après-midi et qu’elle avait aimés ensuite parce que la Vierge a les pieds nus. Elle entendait maintenant chanter dans son cœur printanier le violon de ce père chéri. Certes ! Ce n’était pas un bien merveilleux instrument et l’humble fonctionnaire n’avait jamais eu d’autre prétention que d’en distraire, surtout quand il était garçon, sa vie un peu monotone.
La mélodie parvenait à Marie à travers les rayons et les abeilles d’autrefois, s’interrompait soudain à la mort de Michel, reprenait à la première communion, puis agonisait dans l’ombre avec son doux musicien. Mais voici que l’air ressuscitait, enfin, large et suave, en ce midi de mai, moins touchant, moins pur, moins sacré, tout tremblant d’une aspiration jusque-là inconnue.
Elle redescendit pour déjeuner. En passant au jardin, elle cueillit une rose qu’elle mit à son corsage, ce que jamais de sa vie elle n’avait fait.
Quelques jours après, un vent chaud et pluvieux souffla, mais le beau temps garda son équilibre, et les Pyrénées, basses, sombres et bleues, rapprochèrent l’horizon. Marie, invitée avec Madeleine chez un vieux garçon et une vieille fille, le frère et la sœur, qui se plaisaient à réunir souvent de la jeunesse dans leur maison, aux environs de Navarrenx, se trouva placée à table auprès d’un jeune homme qui s’appelait Michel Géronce. En l’entendant nommer, Marie ne put faire autrement que de songer au frère qu’elle avait perdu tout petit, et qui était blond comme ça, dont les yeux étaient du même ciel bleu, et qui, s’il avait grandi, aurait eu un charme pareil.
Quand Michel Géronce adressa la parole à Marie, elle eut comme un frisson au cœur.
Après le déjeuner, on s’éparpilla dans le parc. On entendait tonner au loin, et les lilas étaient éclairés d’une étrange lueur. Une douce odeur de miel montait de la grande pelouse, dont le centre avait été aménagé pour les jeux. Déjà Madeleine et ses amies se renvoyaient les balles. Sur la terrasse grise, mordue par les mousses d’or, les personnes âgées regardaient l’horizon qui continuait d’être épais et bleu.