Michel Géronce marchait lentement à côté de Marie qui l’écoutait avec une tendresse qui s’ignore. Il ne lui disait cependant que ce qu’un jeune homme dit à une jeune fille. Mais l’arc-en-ciel se levait là-bas, et la touffe d’iris violets qu’ils frôlèrent dans l’allée s’assombrissait comme la montagne. Tous deux s’engagèrent dans le sentier, assez mal entretenu, qui descendait vers le gave. Il y avait, au bout, une fontaine centenaire envahie par des lauriers. Qui donc était venu rêver jadis dans cet endroit abandonné ?
Michel parlait, et Marie accueillait ravie les paroles de cet enfant de vingt-cinq ans qui ne s’écoutait pas davantage que le bouvreuil quand il chante. Elle l’admirait tout de suite.
Lorsque, toujours du même pas lent, ils furent revenus devant la vaste prairie où les enfants, animés comme des roses, rythmaient de leurs exclamations les coups mats des raquettes, elle laissa tomber, de ses lèvres franches et rouges, ces mots candides :
— Madeleine, Pierre et moi, avions un tout jeune frère qui est mort et qui portait le même nom que vous : Michel.
A peine l’avait-il quittée, pour rejoindre un groupe d’amis, la grêle retentit. Elle tombait légère, inondant de lumière les pommiers du verger fleuri qui grelottait. Les joueurs et les joueuses, et ceux qui les regardaient, et les quelques personnes demeurées sur le perron, se réfugièrent dans le grand salon.
Alors, et combien ce fut à Marie une douce surprise, Michel Géronce joua du violon. S’isolant, pour mieux goûter ce charme, dans le jour tamisé d’une vieille cretonne qui servait de rideau fleuri à l’une des vastes fenêtres, elle sentait son âme trop pleine déborder comme une source au tranquille flot de cristal. L’orage s’éloignait, ne s’entendait plus qu’à peine. Elle fermait les yeux.
C’est ainsi que son père enchantait le pauvre bureau ; c’est ainsi que, devant les châtelains de Roquette-Buisson, il avait joué, ce dont elle avait été si fière, alors qu’elle était une toute petite fille qui portait des souliers faits par le cordonnier du village ; c’est ainsi que, longtemps après la mort de Michel, il avait repris, quand elle avait communié pour la première fois, l’archet couleur de nuit et de lumière ; puis un long silence s’était fait autour de la tombe de l’humble receveur, un silence que rien, pensait Marie, n’aurait pu rompre. Mais aujourd’hui, en des mains infiniment plus jeunes, se continuait la divine harmonie. Et celui qui en vibrait tout entier, dont le jeune menton baisait le bois sonore, qui évoquait tout ce passé triste et doux, s’appelait Michel, comme l’ange d’or disparu ! Et la jeune fille, ivre, à cette heure, de printemps et de musique, se demandait : La vie peut donc offrir autre chose que cette épreuve, sons doute baignée de tendresse, mais aussi de larmes, que j’ai connue et acceptée jusqu’ici !
Un grand combat se livrait dans son âme qui, soudain, s’envolait vers ce prince charmant. Mais, aussitôt, le vieil air d’autrefois reprenait en sourdine, le vieil air d’Arbouët où papa était mort, le vieil air de Roquette-Buisson, le vieil air qui ravissait son cœur à peine éclos. En se laissant aller à ce sentiment si neuf ne trahissait-elle pas le passé chéri, l’ancienne obscurité, cette existence de petite fille bien sage qu’elle avait menée jusqu’ici ? Ce Michel si blond, si beau, si sensible ne jouait-il pas mieux que papa ? Oh ! non ! Mais c’était autre chose, comme une fleur nouvelle qui souriait à la cime d’un vieux et sombre rosier.