La mélodie cessa, telle qu’une eau courante qui s’enfonce dans l’ombre. Mais quand Michel Géronce eut reposé l’instrument, un charme persista dans la pièce antique dont le soleil, enfin vainqueur de l’orage, frappa les vitres. Ce fut sur la route d’Oloron à Navarrenx, où cheminèrent ensemble un moment les invités qui s’en retournaient, que Michel Géronce prit congé de Marie. Elle lui tendit la main, et le vit disparaître dans l’étroite allée de peupliers qui conduisait à la demeure d’un oncle chez qui, parfois, il séjournait. Il devait repartir le lendemain.
A quelque temps de là, Marie et sa mère durent se rendre à Orthez, laissant Madeleine à Navarrenx sous la surveillance d’amis. Elles étaient mandées en hâte par le supérieur du Collège. Pierre avait été pris subitement d’une forte fièvre typhoïde. Elles le trouvèrent dans son petit lit de fer. Il ne les reconnut pas, il avait le délire, et elles éprouvèrent une grande angoisse en le voyant, si jeune, abandonné presque à lui-même, dans une chambre isolée du dortoir. Elles posèrent la main sur son front, sur sa mince poitrine. Il avait la peau sèche et brûlante. Maman ressentait, à cette heure, l’amertume de s’être séparée si tôt de son petit, de l’avoir mis pensionnaire là. Il est vrai qu’à Navarrenx, il n’y avait point d’éducation possible pour un garçon qui allait atteindre onze ans. Les deux femmes s’installèrent dans une pièce, à côté de celle qu’occupait le malade, et elles purent ainsi le soigner en se relayant, observer les moindres prescriptions du médecin.
Marie se trouva reportée, par ce triste événement, à cet état qui avait toujours été le sien jusqu’à cette effervescence qui, au mois de mai dernier, l’avait tant surprise elle-même. Si, il n’y avait que peu de jours, un éclatant rayon avait traversé sa vie, la crainte de voir Pierre « s’en aller » après papa, et après petit Michel, l’enveloppait du plus menaçant des nuages.
On ne pouvait se prononcer encore sur l’issue de la maladie de l’enfant. Le délire persistait. Pendant les accès, la physionomie de Pierre offrait une étrange ressemblance avec celle, si ardente, de son père, à ses derniers moments. Chaque matin, à l’aube, l’espoir semblait renaître. Et, avant même que le docteur fût venu prendre la température, Marie se glissait vers son frère, et, posant à plat sa main sur cette pauvre cage où s’affolait le petit cœur, tel qu’un oiseau, elle essayait de prévoir la rémission.
Il ne se passa point de miracle. Mais la grâce opéra peu à peu. Les bains calmèrent la fièvre. L’enfant, un matin, sourit à sa mère qui était à son chevet. Il était guéri.
Le médecin pensa qu’il ne fallait point attendre la distribution des prix pour donner la volée à travers champs et bois à Pierre, qui repartit joyeux pour Navarrenx, par la diligence, avec sa maman et sa sœur. C’était dans la saison que les prairies, sous l’azur luisant, attendent le passage de la Fête-Dieu. Le convalescent respirait à l’aise. Son cœur, qui avait été si effarouché dans l’étroite prison de sa poitrine, se dilata.
Marie, à ce moment, reçut de la petite châtelaine de Roquette-Buisson, Isabelle, une lettre qui la conviait, ainsi que sa mère, à son mariage qu’elle lui avait annoncé l’an dernier.
Les deux amies n’avaient jamais cessé de correspondre depuis qu’elles s’étaient quittées, voilà treize ans. La fiancée fixait, aux tout premiers jours d’août, cette date importante. L’émotion de Marie fut grande, car elle allait revoir, après si longtemps, les lieux sacrés où elle avait ouvert les yeux au monde. Elle songeait au jardin ébloui, à l’ombre du bureau plein de registres où son papa chéri la prenait sur ses genoux.