Isabelle vint elle-même recevoir ses deux invitées à la descente du train, et les conduisit au château, encombré par les préparatifs de la noce. Les hôtes étaient si nombreux que l’on se sentait perdu.

Marie avait dissimulé son émoi dans la cour de la gare, à la vue des mêmes catalpas, dont les fruits allongés l’amusaient quand elle était toute petite. La voiture avait filé si rapide le long de la rue principale, qu’il ne lui avait pas été possible de poser un seul instant son doux regard sur les objets vénérés de son passé pour les interroger. Sa mère n’était point, comme elle, attirée par ces reliques. Même le désir de revoir le nid qui les avait abrités jadis, elle, son mari, leur fille aînée et le petit Michel, ne l’eût point tentée. Ce n’est point qu’elle ne conservât avec piété ses morts dans son cœur. Mais un toit d’où s’élève une fumée, un mur qui se fend sous la poussée des racines, un vieux laurier qui sourit avec tristesse, ne lui disaient rien.

Les cérémonies furent telles que dans un mariage de cette sorte et, de bonne heure, les époux prirent congé. Puis l’on commença de danser, ce que Marie ne savait point, ou si mal ! La lune étant fort claire et la soirée tiède, beaucoup d’invités se promenèrent dans le parc, regardèrent tourner les villageois sous les ormeaux. Marie ne savait point se distraire à ces choses. Elle s’était réjouie du bonheur d’Isabelle et, le matin, elle avait prié de tout son cœur pour le jeune couple, dans la petite église qui communiquait avec le château. Elle songeait que demain il lui faudrait repartir, et qu’elle n’aurait rien vu de ce qui lui tenait tant au cœur. Tandis qu’elle agitait ces pensées, elle franchit le premier kilomètre qui la séparait de Roquette-Buisson. Il était dix heures du soir. Cette solitude bleue était favorable à la mélancolie de la promeneuse. Elle continua d’avancer. Son cœur battit. Elle pénétrait dans le village endormi. Elle se dirigeait vers la ruelle d’un bas quartier où elle savait qu’était sa demeure natale. Elle passa devant l’école des Sœurs-bleues dont elle reconnut la porte étroite, munie au bas de deux trous qu’elle se rappelait bien, et qui semblait n’avoir d’autre utilité que de livrer passage aux chats.

Son sein palpita davantage. Était-ce cela la maison ? Oui, elle en reconnaissait le perron. Il n’y avait pas à s’y tromper. Mais quel triste enchantement pesait sur ce toit, aux tuiles lépreuses, sur ces volets fermés et vermoulus, sur ces murs misérables dont s’écaillaient les plâtras superposés ? Il n’avait donc pas fallu quinze ans pour que ce berceau devînt un sépulcre. Marie, interdite, regardait le contrevent ruiné du rez-de-chaussée, à gauche de la porte. C’était la fenêtre qui, jadis, à travers un rideau de tulle, éclairait le bureau de l’enregistrement. Elle écoutait, une main sur la gorge, elle écoutait, elle écoutait, si, du fond de ces ténèbres fermées, ne s’élèverait point le doux chant de l’enfance, si elle n’allait pas entendre pleurer le violon d’autrefois. Rien. Elle ferma les yeux, et, à voix basse, elle prononça ce mot ridicule et divin : « Papa ! »…

Elle n’eût osé, même si elle l’avait pu, franchir ce seuil. Qu’y avait-il, derrière la porte, sinon l’absence ? Le loquet devait être le même, il était si usé ! Elle le toucha du doigt. Puis, redescendant les marches envahies par l’herbe, elle essaya d’apercevoir, par-dessus la muraille, le jardin où tout le ciel, jadis, entrait pour elle. Mais elle ne vit que l’ombre, elle n’entendit que le silence, et elle s’en retourna.


Elle se coucha, en proie à une tristesse que les rumeurs de la fête augmentaient encore. Le pèlerinage qu’elle venait d’accomplir lui avait fait éprouver étrangement cet amer regret du passé, ce vide que le Ciel peut seul combler, car, seul, le Ciel comprend ce que nous avons perdu. Elle serrait fortement son chapelet dans son poing, ce que souvent elle faisait en élevant sa pensée vers la Vierge. Et, soudain, un grand calme se fit, elle s’endormit, et la morne vision qu’elle venait d’avoir dans la réalité fut transfigurée par un rêve. Elle se retrouvait dans le jardin natal, non plus toute petite, mais à présent.

Ce n’était que lumière et fleurs, et le violon de papa s’entendait au loin. Elle était sur le banc de la tonnelle où jadis elle aimait à ombrager sa poupée, et le jeune homme, assis à côté d’elle, blond comme le soleil qui perçait la voûte végétale, ressemblait à Michel Géronce. Il cueillit une rose, la lui donna, mais elle la laissa choir de sa main trop timide. Elle s’éveilla en se demandant, s’il n’y avait point là une prédiction heureuse ou si d’avoir laissé tomber la rose ne signifiait pas, au contraire, que cet amour qu’elle s’avouait à peine, elle le laisserait glisser d’entre ses doigts. Elle alla communier à la messe matinale, et fit taire ce qui ne devait être, en effet, qu’un songe vain.

VI

Marie ne revit jamais Michel que sa carrière avait poussé aux pays étrangers. Elle comprit que ce qui l’avait émue, au sortir de l’adolescence, ne lui avait été qu’une illusion, une de ces vapeurs que les lilas exhalent pour des privilégiées, mais qui ne laissent qu’un regret aux jeunes filles dédaignées par ceux que l’on appelle « des beaux partis ».