Le poète est celui qui, en le frappant de son bâton, fait jaillir du roc, dans le village altéré, l'eau qui s'avance à pleins bords dans l'épais herbage. Et les usines naissent avec leurs tulipes de feu, des maisons ouvrières s'élèvent avec de gais jardins et des rumeurs d'enfants—parce que le génie du poète a découvert cette veine de cristal joyeux.

Cependant lui seul est seul, lui seul est pauvre, lui seul est magnifiquement dépouillé comme cette eau nue où se réfléchissent les cieux.

Le poète est celui qui, l'oreille pleine du silence que l'on fait autour de lui, ou du bruit de l'insulte, entend monter de son cœur, comme d'un temple, le chant des séraphins et la voix de la sagesse.

Le poète est celui qui, n'ayant point pressé entre ses bras l'épouse victorieuse et belle, se saisit de l'argile dont nous sommes pétris et sculpte la beauté.

Le poète est le jeune homme que je vis un jour à Anvers, il y a vingt-cinq ans, tout enveloppé d'obscurité, dans une mansarde, une telle obscurité que son père me dit: les bourgeois de la cité ont oublié qu'il existe. Il ne me dit point un seul mot quand il me vit entrer. Il profitait de cette nuit profonde pour découvrir, à l'extrémité de l'abîme, une étoile sans nom.

Le poète est celui qui se penchant vers l'enfant qui s'agite sur sa couche, fixe, d'un regard charitable, la mère angoissée. Et il fait ruisseler sur le malade cette fraîche vertu des eaux, qu'il a découverte, ou il lui donne d'une écorce salutaire recueillie dans la forêt tropicale où Dieu sourit parmi les lianes flamboyantes. Et la température tombe doucement au crépuscule.

Le poète est celui qui va sur la mer. Il saute dans l'esquif que le long flot balance. Et le brouillard recouvre le port où sa femme et ses enfants l'attendent sans jamais le voir revenir. Mais il fallait qu'il partît, qu'il fût partagé comme entre deux montagnes par ces deux sentiments contraires et sublimes: la tendresse de l'obscur foyer et l'âpre recherche de cette nourriture que prennent les filets sur la plaine liquide et sans froment.

Le poète est celui qui va dans la forêt. Tantôt, comme dans la chanson du vieux marin, il y rencontre l'ermite et la noce joyeuse et il se réjouit des flûtes, des oiseaux, du bond pourpré des écureuils, des tapis de fleurs et de mousse et des détails inépuisables comme la science des nids. Et tantôt le bois n'est qu'une croix nue.

Le poète est celui qui, dans sa main, prend un grain de blé pareil à un gravier commun. Et il y voit la forme réduite du pain que l'enfant de l'ouvrier rapporte sous son bras, et la moisson avec les bluets, les coquelicots et les cris d'insectes, et l'église, et le prêtre qui monte à l'autel, et le voyageur mystérieux qui, dans le soir d'Emmaüs, mêle la lueur de son front à la lueur de l'Hostie.

Le poète c'est l'homme à qui Dieu restitue la splendeur.