Et, d'abord, je vois Noé chantant sous l'arc-en-ciel définitif le cantique du pacte de la délivrance. Et puis il se promène dans sa vigne bien soignée. Et chaque grain mûr de sa treille lui apparaît comme un œil transparent, tout plein de soleil blond ou brun fixé sur le Seigneur.

Et ensuite je vois Abraham sous les chênes de Membre. Sa tente est une meule d'or toute crépitante d'épis et, dans la splendeur accablante, ne sachant pas que faire pour son Dieu qui lui apparaît et qu'il adore, il lui donne du pain à manger.

Puis, exaltant, si je peux dire, la gloire de la moisson caniculaire, s'y plongeant avec majesté, le vieux Booz voit Ruth surgir à l'horizon des orges. Et il laisse la glaneuse goûter à l'eau vinaigrée des faucheurs. Et désormais les obscurs tâcherons, trempant leur pain dans ce pauvre breuvage, y pourront goûter la saveur divine que la Moabite y a laissée, parce que l'amour du patriarche s'accumulait dans le ciel pour elle et s'avançait comme un doux orage qui gronde.

Bénis soyez-vous, hommes qui dans vos cœurs ensemencés par une inspiration divine, fertilisés par elle, découvrez les terres promises et leur faune et leur flore et leurs pierres, et les pénétrez de ces mêmes rayons qui rendent la montagne transparente et font vibrer des aigrettes sur le front de Moïse!

Eh quoi? vont me dire quelques-uns, n'allez-vous point bientôt assimiler aux saints et aux grâces qu'ils reçoivent ces hommes, plutôt méprisables, qui, les cheveux couronnés de narcisses, la flûte aux lèvres, se plaisent à instruire les sansonnets? . . . . . Ces hommes encore à qui les siècles prêtent tant de folies, comme d'immoler un bouc sous des rosés?

Assimiler aux saints les poètes en général, Dieu m'en garde! Et quelque admiration que je professe pour Verlaine, je ne me hasarderai pas à le mettre en face de Saint-Jean de la Croix.

Et pourtant! Verlaine a écrit Sagesse, que François d'Assise eût signé. Et je demeure confondu devant cet abîme de pureté, dont les parois portent des lys et se voilent de nuages d'encens, lorsque je sais qu'en même temps il écrivait ce livre, Parallèlement, où les vices les plus rares et les chairs les plus lourdes se donnent rendez-vous.

Que conclure avec logique, sinon, avec un poète de nos jours, que le monde est entraîné dans une danse que conduisent et rythment sur leurs violes les deux races d'anges: les bons et les mauvais?

Et, ne puis-je situer dans cette sorte de pénombre musicale et spirituelle, où le mal et le bien se combattent, où l'homme tantôt entend les accords séraphiques, tantôt enregistre les voix spécieuses des démons, des poètes tels que Verlaine, Rimbaud, Charles Baudelaire et tant d'autres?

Ils vivent leur poésie, à la manière, hélas! dont trop souvent, le chrétien même conduit son existence: Il s'approche du marécage à midi quand le nénuphar blanc semble l'inviter le plus à le cueillir. Il ne fait, tout d'abord, que d'admirer cette neige, mais, bientôt hélas! il la souille en y portant la main. Et il pleure, repentant de voir cette fleur, naguère immaculée, ternie maintenant, livrée aux mains des démons dont toute la joie réside dans le salissement de ce qui est vierge et dans la rupture de l'harmonie. . . . .