Je ne dirai point que l'inspiration poétique suive le même processus. Mais, si elle est moins sacrée, elle est plus sûre. Elle ne compromet rien.

Je me promène, au déclin du jour, en un tiède printemps, dans l'un des riches quartiers, dorés et calmes, qui se meurent sur une plage célèbre. Ma solitude est complète. Ce n'est point, ce n'était pas du moins encore, l'époque où le tourisme envahit ce beau lieu. Je prends par une sorte de petit chemin. J'aperçois, à travers les feuilles naissantes, une luxueuse villa. Elle est, si je peux dire, ensevelie dans le mystère si profond et si doux que revêtent les domaines dont nous ignorons complètement les hôtes. Et, d'ailleurs, cette villa n'est-elle point déserte? Il se pourrait que tous les volets en soient clos, si j'en juge par les deux dont les ailes sont rabattues à cet angle que font luire les lauriers d'Espagne.

Et d'abord, de tout ce mystère et de tout ce charme clandestin, que semble avoir répandu là quelque fée de la Belle au bois dormant, cette irrésistible berceuse, naît et s'élève et pleure en moi:

Si un beau jour—dans la forêt—tu rencontrais—dans la forêt—où fait son nid—le vieux pivert—une maison—avec de clairs—contrevents verts—dis-toi que dans—cette maison—fleurit la paix.

Si un beau jour—dans le jardin—ô fil vermeil!—dans le jardin—où les pavots—sont fatigués—tu rencontrais—un pavillon—inhabité—dis-toi que c'est la—que fleurit—le lourd sommeil.

Ce n'est point sur ce motif que doit s'arrêter l'élan donné. La graine, enlevée par je ne sais quel souffle aux cimes des arbres séculaires, va germer. Le poète s'est éloigné de la maison, mais la maison en lui demeure, s'étage, se développe dans une atmosphère supérieure à celle des mille et une nuits. Une jeune fille l'habite, qui se précise: une jeune fille blonde: une jeune fille assez grande: une jeune fille forte et belle, et pareille au génie de Rubens—et de charme tout anglais cependant. Et, néanmoins, elle est d'Espagne. Il me semble qu'elle soit l'héroïque statue de la victoire dans l'équilibre de la santé! Et pourtant elle est atteinte de troubles psychiques. Quels troubles? Les médecins l'ignorent. Mais le poète en découvre la puissante nature: ce mal singulier n'est que l'épanouissement joyeux d'une âme incomprise dans la joie solaire de la villa merveilleuse qu'est la vie.

Désormais l'héroïne vivra dans l'âme du poète. Et, quand il atteindra ce sommet de la vie dont a parlé le plus grand des lyriques coloniaux:

«Debout sur la colline aveuglément gravie!» la vision de tout un monde situé dans le tréfonds de l'âme se clarifiera, se spiritualisera, s'étendra devant lui qui est maintenant près d'entreprendre le voyage éternel.