Du poète qui, soit dans une description de nature, soit dans l'exposition d'un sentiment, de l'amour par exemple, s'élève peu à peu à ce frisson sacré où nous sentons par instants, si je peux dire, le tremblement de Dieu, le vent d'une aile d'ange.

Des poètes uniquement voués au mal—ils ne sont point poètes en vérité—je ne nommerai aucun. A quoi bon? Ils appartiennent bien à la mystique, mais dans un tout autre sens que celui que nous prêtons ici à cette science. Ils ressortissent à la démonologie, à l'imprégnation, à l'obsession, à la possession diaboliques.

Parmi les poètes descriptifs, il faut comprendre la plus grande partie de ceux de l'antiquité, notre pleïade, bon nombre de romantiques. Certes un Théocrite, un Virgile, un Ronsard, un Musset n'entrent point toujours facilement dans notre cadre, mais parfois à la surface même de leur paganisme, un sentiment mystique se dégage, épure l'inspiration. Le départagement est souvent difficile.

Les derniers, mais les plus hauts dans notre essai de mystique, sont de la race d'un Dante, d'un Cervantes, d'un Lamartine, du Verlaine de Sagesse, de Claudel. Tous n'atteignent point ces maîtres. Mais beaucoup leur sont supérieurs dont les feuillets sont épars et souvent dispersés. Les plus beaux chefs-d'œuvre n'ont pas été sans doute formulés par ceux que la gloire couronne du vert laurier. Avez-vous parfois songé à la crypte où dorment les plus grands poèmes que Dieu seul a connus?

Là se rejoignent les anges et les hommes de l'ombre. A l'un de ceux-ci, à Coventry Patmore j'emprunterai cette courte page qui montrera le lien ineffable par quoi la nuit épouse l'aurore et la Terre le Ciel:

«Mon petit garçon dont les yeux ont un regard pensif et qui dans ses mouvements et ses paroles a les manières tranquilles d'une grandes personne, ayant désobéi pour la septième fois à ma loi, je le battis et le renvoyai durement sans l'embraser, sa mère qui était patiente étant morte. Puis craignant que son chagrin ne l'empêchât de dormir, j'allai le voir dans son lit, où je le trouvai profondément assoupi avec les paupières battues et les cil encore humides de son dernier sanglot. Et je l'embrassai, à la place de ses larmes laissant les miennes. Car, sur une table tirée près de sa tête, il avait, rangé à portées de sa main une boîte de jetons et un gale, à veines rouges, un morceau de verre arrondi trouvé sur la plage, une bouteille avec des campanules et deux sous français, disposés bien soigneusement, pour consoler son triste cœur! Et cette nuit-la, quand je fis à Dieu ma prière, je pleurai et je lui dis: «Ah, quand à la fin nous serons là couchée et le souffle suspendu, ne vous causant plus de fâcherie dans la mort, et que vous souviendrez de quels joujoux nous avons fait nos joies, et combien faiblement nous avons pria votre grand commandement de bonté, alors non moins paternellement que moi que vous avez formé de votre limon, vous laisserez votre colère et vous direz: «J'ai pitié de ces pauvres enfants!»

Deux autres mystères, ayant trait à l'inspiration poétique, mystères que je me borne à indiquer à peine, mais qui, si j'étais passé maître en ces sortes de recherches psychologiques, ne m'eussent pas demandé moins de trois gros volumes, sont la situation des lieux et l'invention des personnages. Je ne saurais m'étendre autant. Je donnerai simplement comme un schéma de mes expériences personnelles. Si brièvement que je les expose, peut-être pourront-elles servir d'éléments, de matériaux, à ceux qu'intéresse ce genre d'études.

Pour conserver le parallélisme que je me suis promis d'observer dans la mesure du possible, toutes proportions gardées, entre l'état mystique et l'état poétique, j'en appellerai tout d'abord au cas d'Anne Catherine Emmerich. On sait que cette édifiante jeune fille, tant dénigrée par les uns, tant exaltée par les autres, présente très probablement un cas dont l'analyse est telle:

1. L'inspiration mystique, probable ou certaine—par quoi, en retraçant la vie de Notre-Seigneur, elle nous dépeint sans les avoir jamais vus de ses yeux de chair, des bourgades, des campagnes, dont il semble que la reconstitution cadre exactement avec la réalité que remit à jour l'archéologie. Elle s'exprime durant une extase assez difficile à définir.

2. Une part d'imagination, desservie par une nature incomparablement artiste: Sainte-Madeleine erre autour du Saint-Sépulcre. Tel geste qu'elle fait rejette en arrière ou en avant sa chevelure sur ses yeux baignés de larmes, et il est si naturel qu'il nous choque presque en nous éblouissant.