Ils se réunirent ensuite pour leur repas du soir. Sous les abris nombreux des courtisanes qui maintenant reposaient au sein des flots, des aliments singuliers traînaient parmi les bijoux et les toilettes. De ces toilettes et de ces bijoux, qu'eussent fait ces deux antiques Robinsons? N'ayant point trouvé là ces nourritures simples qu'ils aimaient, ils les allèrent prendre dans la tente d'Ondicola.

Après dîner, Iguskia et Ithargia se séparèrent ; chacun regagna sa tente ayant pris rendez-vous pour le lendemain.

Ils furent debout dès l'aube et gagnèrent le sommet des dunes, couverts des mêmes tuniques de laine qu'ils portaient la veille. Mais Iguskia avait jeté sur l'épaule, en prévision des nuits qu'ils auraient à passer en plein air, deux sacs d'une souple fourrure, empruntée sans doute aux chèvres de la Mongolie. Il emportait aussi son coutelas, et, dans un sac de cuir, des champignons desséchés et le silex avec quoi on les allume.

Ils remontèrent vers le sud-est, choisissant cette même voie tracée par la Nive dans laquelle s'étaient engagés naguère Ondicola et ses quatre compagnons.

Le passage de ceux-ci était encore marqué çà et là par des coupes de fougères et de branches.

En moins de deux mois Iguskia et Ithargia parvinrent, sans grand effort, au gré d'une flânerie charmante, sur les lieux où s'élève aujourd'hui l'ombreux et lumineux village d'Itxassou. Là, ils cessèrent de remonter l'affluent de l'Adour, poursuivirent au nord-est vers Macaye et Mendionde, sans y être autrement poussés que par l'attrait de ces vallées heureuses que protègent de leurs remparts l'Ursuya et le Baygura.

Comme Ondicola et ses compagnons, ils se nourrissaient de truites qui abondaient dans les moindres ruisseaux, et de gibier facile à prendre à la main. Une racine, celle de l'asphodèle, dont Pline nous apprend que, cuite sous la cendre, elle donne un excellent pain, leur fut une ressource. Ils avaient connu, dans leur pays natal, l'utilité de cette même plante qui croît en abondance dans les landes du pays basque. On voit, au printemps, ses quenouilles jaspées filer l'air bleu qui les charge. Des mûres et, plus tard, les fruits du néflier dont la branche flexible et dure fournit à Iguskia le premier makhila, leur furent un dessert agréable.

— Si, observait Jacob Meyer, le calcul est juste de ceux qui, parmi les miens, ont scruté avec le plus de soin les archives de cette histoire, Iguskia et Ithargia se seraient trouvés aux grottes d'Isturitz vers l'été de la Saint-Martin de la même année. Ces grottes, vous m'avez dit les connaître, mon cher poète, et vous avez bien de la chance, car on les dit extrêmement riches en ossements, sculptures et armes préhistoriques. Les propriétaires sont intraitables sur le point de les laisser visiter, et ils ont préposé, à l'entrée, un cerbère vraiment infernal qui ne le cède en rien à ses ancêtres de l'âge de pierre. J'ai causé avec lui, et il paraît tout disposé à assommer quiconque oserait s'aventurer dans cette caverne, sans l'autorisation la plus formelle.

… Et vous seul, m'a-t-on rapporté, l'auriez obtenue?

— C'est-à-dire, répondis-je, qu'une très vieille amitié lie ma famille à celle de M. Passerose, qui est en possession de ce très curieux document d'histoire humaine et de géologie. Il est vrai que, à part moi, je ne sache personne, sinon Pierre Loti, qui a fort bien décrit Isturitz, en faveur de qui l'on ait fait exception. Je suis le conservateur d'une des clefs de la solide grille d'entrée. M. Passerose me la confia, voici deux ans, avant son départ pour l'Abyssinie dont il ne reviendra pas de sitôt. J'ai vu là, de sa part, à mon endroit, une grande marque de confiance. Mais je n'ai guère profité de la permission que me confère la garde de cette clef dont le cerbère, que vous avez l'air de connaître, possède le double.