Je continuais de fréquenter chez le vieux, le trouvant mainte fois occupé à quelque délicat travail, comme d'examiner les arborisations d'une émeraude ou, ce qui ne l'est pas moins, d'en discuter le prix avec quelque femme du monde.

Il ne se gênait point ; il semblait même que ma présence le stimulât pour exiger d'âpres conditions de belles clientes qui connaissaient les détours d'ombre de l'étroit et discret escalier de la rue Pontrique.

Parfois nous reprenions le cours de nos conversations littéraires, ou nous allions pêcher les petits muges de la Nive. J'aime ce passe-temps populaire, et de me retrouver dans la compagnie de ces maniaques s'efforçant de fixer autour d'un hameçon l'appât, si vite désagrégé, d'œufs de merluche.

— Il est une science, me dit Eliézer, un après-midi que je le rencontrai chez son oncle, à laquelle je m'adonne passionnément : l'anthropologie préhistorique. Les grottes d'Isturitz…

Encore! me dis-je. L'oncle et le neveu ont dû se passer le mot! Faut-il donc qu'ils soient têtus et indélicats pour me reparler de ces grottes, vouloir me faire manquer à mon engagement, alors qu'ils savent que c'est moi précisément et le cerbère qui devons nous opposer à toute infraction.

— Les grottes d'Isturitz, insista Eliézer, offrent aux spécialistes de l'âge de pierre un intérêt qui se double pour moi de tout ce que m'a fait connaître des origines du peuple basque la légende ondicolienne. Isturitz, quel nom! Est-ce que des descendants de Zoardia et d'Aritza, s'il faut en croire un magnifique passage que je vous traduirai prochainement, ne le rendent pas plus harmonieux encore par les accents d'un amour ineffable qui, après plusieurs siècles, commémore les élévations d'âme de leurs ancêtres? Ce n'est que chants d'oiseaux buvant aux calices de fleurs printanières.

Il fallait bien que je m'avouasse que, trompeurs ou non, Eliézer et son oncle se servaient d'un joli langage, et que la perspective d'entendre ce pur duo auquel ce dernier avait déjà fait allusion excitait ma passion poétique.

Mais je ne pouvais me déprendre d'un certain malaise. Et, de penser qu'on avait influencé mes nerfs, jusqu'à m'avoir fait rêver si étrangement à la légende basque dans le cimetière d'Ascain, augmentait mon trouble. Ces Hébreux agissaient sur moi comme s'ils m'eussent dosé les drogues dont usaient les passagers de l'Eskualdunak. Il me faudrait réagir à temps.

— J'ai d'ailleurs, poursuivit Eliézer, promis à Salomon Reinach de me mettre en quête d'un ours en pierre tendre, catalogué par Pierre Loti, et que les primaires de ces grottes ont sculpté plusieurs siècles avant que s'y réfugiassent Iguskia et Ithargia. Les savants actuels suivent un plantigrade pétrifié avec autant d'ardeur que les sauvages qui l'ont exécuté le poursuivaient, vivant, de leurs flèches de silex et d'os. Vraiment, ne pourrait-on explorer des lieux si attirants dont, bien entendu, aucun objet ne serait distrait, mais infiniment respecté? Quant à l'ours, cher monsieur, si on le retrouve, il n'est que d'en référer à son propriétaire. Nous n'en serons que les montreurs. Qui dit Salomon Reinach dit prince munificent.

Comme il me voyait inquiet, gêné, hésitant, Eliézer continua :