— Mais cette étrange entrée en matière de M. Jacob Meyer touchant l'Eskualdunak et les premiers Robinsons basques?…

— Mon oncle n'a été que le canal. Je fus l'amorce. Il fallait vous gagner à tout prix pour tâcher d'obtenir, grâce à vous, de l'inflexible M. Passerose, l'autorisation d'entrer librement dans le flanc de la colline. Nous savions que vous rejetteriez avec dédain toute offre de participer avec nous au partage du contenu du coffre, car c'est bien d'un coffre qu'il s'agit. Il se trouve à une distance (conversion au système décimal actuel) de soixante-cinq mètres trente-deux centimètres de l'entrée, le long de la paroi droite, et à un mètre vingt-six centimètres de profondeur. Il a été déposé là, durant la Terreur, par un Antoine Passerose, ascendant du propriétaire actuel, et qui gagna la Hollande pour se soustraire à la guillotine qui allait se déclencher à Bayonne. Il émigra après avoir confié à un sans-culotte de façade, pour le remettre à qui de droit, la paix revenue, le plan détaillé des lieux. Le sans-culotte, devenu suspect, fut décapité sans qu'Antoine Passerose, décédé en Hollande, eût pu s'enquérir du trésor et du document. Celui-ci avait été remis par le condamné, au moment qu'il allait monter dans la charrette, à un prêtre qui l'oublia dans son bréviaire avant de mourir d'indigestion. Le pieux livre passa aux mains des bric-à-brac de la Synagogue et, dès que mon oncle Jacob Meyer s'en fut rendu acquéreur, il songea bien à informer les héritiers légitimes en leur réclamant ce qui lui revenait pour une telle découverte. Mais sa rapacité l'emportant sur sa conscience, il n'en fit rien, voulant être seul possesseur du trésor qui monte, en pièces d'or, en argent, en pierres et perles, à plus de cent mille pistoles. Et il m'a fait jurer sur les éclairs du Sinaï que je n'en réclamerais pas une obole, qu'il ne m'eût couché sur son testament et qu'il ne fût entré dans le sein d'Abraham. Et même, il ne me confiait son secret que par l'absolue nécessité où il était d'exploiter mon génie poétique afin de peser sur vous dont il connaissait les goûts. Il les partage, il est vrai, ceux du moins de la pêche et de la poésie.

— Vos Robinsons basques, dis-je alors avec une amabilité d'autant plus sincère que j'étais au fond touché d'une amende aussi honorable, et que je sentais Eliézer mortifié, sont des plus ravissants caprices que l'on puisse rêver — que dis-je? que vous m'avez fait rêver, apprenez-le maintenant, dans le cimetière d'Ascain.

Le pauvre homme se laissa glisser du lit où il était demeuré assis. Il faisait pitié, paraissait à bout de force après cet aveu.

Il rouvrit la porte, tituba dans le corridor, rentra à reculons dans sa chambre où, sans ajouter un mot, les yeux fixes, il se déshabilla et se recoucha.


Ce n'est qu'alors que je compris qu'Eliézer était un hystérique somnambule, qui disait la vérité en dormant, et qu'il venait d'être victime d'une de ces crises que le plus grand ancêtre de Freud affirme se produire chez certains sujets, après l'absorption d'écrevisses qui les forcent de marcher comme elles.

LES FIANÇAILLES DE ROLAND ET D'AUDE

Le lendemain matin, à l'heure du café au lait, je compris qu'Eliézer, inconscient du phénomène nocturne dont il avait été victime, avait récupéré vis-à-vis de moi toute sa discrète mais arrogante supériorité.

Je jubilais en moi-même de me trouver en possession du secret de l'oncle et du neveu, sans que ni l'un ni l'autre s'en doutât. Leur farce intéressée se retournait contre eux. J'avais, pour moi, tout à coup, ce que l'on pourrait nommer : les rieurs de l'invisible.