Je ne dis pas cela pour les Juifs (ajoutait-il), car ils n'ont pas voulu, encore qu'ils ne les ignorassent point, utiliser de telles découvertes : il nous suffit d'une mâchoire d'âne pour remporter la victoire ; du dos du même animal pour transporter notre butin ; de sa queue pour remorquer un captif ; et, quant à la boussole, je vous demande quelle orientation pourrait prendre une race toujours errante?
Donc, il y a deux mille cinq cents ans, Ondicola se servait de fusils de chasse dont l'amorce présentait une autre garantie que l'éclat de silex adapté à l'espingole de vos ancêtres. C'est ainsi qu'Ondicola et ses compagnons se procuraient du gibier, et d'autant plus aisément qu'il était alors peu farouche dans les contrées d'Europe qu'ils visitaient. Ondicola s'adonnait aussi à la pêche au lancer.
Mais, tout de même, cette existence de plein air ne le maintenait point dans cette forme cynégétique, privilège des chasseurs à qui suffisent un croûton de pain, une gousse d'ail, un verre de vin et une femme.
C'est pourquoi il résolut, pour retremper ses muscles, de s'en aller à la découverte, escorté de quatre bons tireurs et marcheurs, par ce pays qui leur était absolument étranger.
Et d'abord il pénétra, par les bords de la Nive, dans la région de l'actuel Cambo. A mesure qu'il portait plus avant ses pas, un curieux phénomène se confirmait : pas un seul habitant n'y apparaissait. Telle était cette absence de l'homme que les écureuils eux-mêmes se montraient familiers jusqu'à sauter sur les épaules d'Ondicola et de ses compagnons. On voyait de ces rongeurs descendre deux par deux vers la rivière, se tenant par les doigts comme de jolis petits ménages. Ils rafraîchissaient leurs pattes. Ondicola admirait leurs mœurs plus simples que celles de l'Eskualdunak où l'on usait, pour se baigner, de cuves d'or emplies d'eaux suaves.
Par une réaction naturelle, au souvenir écœurant de ces parfums, il se jeta dans la Nive à la nage. Et, quand il en ressortit, des gouttes qui n'avaient que l'odeur de l'air pur roulèrent à ses pieds dans l'herbe.
Cette course à travers des bois qui n'exhalaient point les essences de l'Asie, mais à peine une senteur d'averse sous l'orage, le remontait. Il défendit au cuisinier d'épicer davantage les mets, et il proscrivit les sauces. Mais, faisant creuser dans l'argile un four que l'on garnissait de galets demeurés longtemps sur la braise, il ordonnait qu'on y rôtît la chair des lapereaux et des perdrix. La confiserie dont il s'était fait suivre lui répugna bientôt tellement, qu'il la fit abandonner à un ours débonnaire. Mais celui-ci, l'ayant flairée, s'enfuit sur un chêne d'où découla un délicieux rayon de miel.
Un autre charme de cette vie errante était pour Ondicola d'échapper à la polygamie que pratiquaient, selon l'usage oriental, les gens de l'Eskualdunak. Mais que dis-je! Ce lui était un délice de se soustraire même à sa favorite qui, si belle qu'elle fût, et autant qu'elle dît l'adorer, et si fort qu'il crût l'aimer, l'excédait par les caresses qu'elle lui prodiguait, et aussi par sa jalousie. Les nuits étaient douces. On était en juillet. Il s'éveillait au chant des oiseaux et ne se sentait pas de joie, les yeux clos encore, de palper la mousse qu'aucune femme n'avait foulée.
Si la tradition est exacte, Ondicola et ses compagnons remontèrent l'affluent de l'Adour jusqu'à la place d'Itxassou.
Les forêts, quelque peu impénétrables, retardèrent leur marche, bien qu'ils continuassent de longer les rives. Si loin qu'ils aboutirent, ils ne rencontrèrent âme qui vive.