Ce sera, fis-je observer à Eliézer, une occasion de mettre en jeu, une fois de plus, vos belles qualités de synthèse, et de retrouver dans le repas que je vous offrirai, et chez les convives, les éléments de l'incomparable régal spirituel que vous venez de me servir.
Voici, messieurs, continuai-je :
Il est un antique usage basque dont ne fait pas mention votre légende, puisqu'elle lui est antérieure, une tradition tout intime à laquelle je voudrais vous initier : les Etats-généraux du pays basque, qui n'ont aucune sorte de rapport avec une constitution politique, dont ils s'éloignent par un caractère de franchise et de naturel. Ces Etats-généraux consistent en un déjeuner qui groupe annuellement ses élus, tour à tour dans l'une de nos trois provinces, et chez leur président temporaire. Cette assemblée se compose de vingt-cinq membres, choisis parmi les plus marquants de l'Eskualdunak. En eux vous pourrez voir revivre les origines ondicoliennes car, ayant l'honneur présentement d'être à leur tête, Je vous convie, messieurs, à titre d'érudits et conservateurs de notre charte, au prochain repas de nos Etats-généraux qui siégeront le trente août prochain, dans ma ferme de Garris.
Jacob Meyer et son neveu acceptèrent en me remerciant beaucoup.
Mes Etats-généraux n'étaient, en réalité, qu'un repas plantureux que je voulais offrir à certaines personnalités du pays, qui s'étaient employées avec moi pour soutenir la candidature d'un mien cousin royaliste, Bathita Yturbide. Le nombre de mes invitations s'élevait donc à vingt-six.
Cette ripaille, je l'offris dans l'épaisse maison, bien blanchie pour la circonstance, et dont on eût dit les contrevents passés au chocolat, de ma propriété de Garris où, chaque année, j'allais faire l'ouverture de la chasse.
Garris est situé non loin de Saint-Palais où, dès la veille, Jacob et Eliézer étaient descendus à l'hôtel Biracouritz.
La matinée se leva radieuse, stridente de cigales, et l'ombre de mes chênes massifs était, autant que la chaleur, écrasante.
Je fis mes ablutions dans la source du verger où je me promenai quelques temps en bretelles claires, tout réjoui par la perspective de ce groupement de types basques, bien purs, comme les vins que j'allais leur servir, et amusé à l'avance de la morale qu'en tireraient mes Juifs.
Une prudence élémentaire exigeait que je ne les présentasse l'un et l'autre aux Etats-généraux que vaguement.