Quelle angoisse de voir ta petite figure se contracter sous la toux ! Mais quelle grandeur que de veiller sur toi ! On n’entend que l’eau et la flamme. Et, au milieu du sommeil qui entoure la maison, nous nous tenons debout ta mère et moi avec, pour témoin et ami, Dieu. Ne nous abandonnez pas, ô Sauveur ! J’ai confiance. Ne nous montrez point dans notre enfant cet affaissement où vous avez été. C’est assez que, dans le chemin, vous soyez tombé sous la Croix en nous jetant un regard interrogateur… Nous avons calmé Bernadette et maintenant elle s’est assoupie. Son souffle qui devient paisible me prend comme une berceuse. Et c’est ainsi qu’à mon tour mon enfant m’endort.
FÊTE-DIEU
Ta première Fête-Dieu, tu l’as passée loin d’Orthez aux Égrets, dans le pays qu’habite la maman de ta maman. Tu avais une couronne retenue par un élastique, une couronne de roses blanches, si petites que l’on eût dit des camomilles, et un panier suspendu au cou pour que tu fisses semblant de jeter quelques pétales au passage de Notre-Seigneur. Tu ne sais même pas ce que c’est que de jeter des fleurs. Et alors on te prenait la main et l’on te faisait essayer ce geste d’en lancer à Dieu. Comme il a dû te regarder ! Quel attendrissement n’a-t-il pas dû avoir en sentant sa toute-puissance envelopper ta faiblesse !
… La Fête-Dieu est si belle et si bonne qu’il semble que ce jour-là le feuillage soit plus ombreux, le gâteau plus sucré, l’herbe plus verte, la cerise plus rouge, la rose plus rose. A cette Fête-Dieu paraissais-tu donc, de même que la rose plus rose, plus Bernadette que jamais ? Non, car pour nous, ô ma fille ! tu es la Fête-Dieu de tous les jours.
NOUVEAUX PROGRÈS
Tu t’émancipes lentement, tes jambes et tes bras se délient, tu peux redresser à la façon d’un rameur ton buste dans ton berceau. Tu appelles, tu appelles, tu appelles la chienne : « iane… iane… ». Tu commences d’apercevoir les détails, les reflets des glaces où tu te souris de tes six dents. Tu t’intéresses à tout avec passion. Tu regardes d’un œil soutenu les anguilles que je rapporte de la pêche. Le grand chaos pour toi s’ordonne ! La vue du sirop purgatif et de la seringue te font pleurer. Viendra le jour qu’au-dessus du miroir noir tu voudras saisir le papillon de feu bleu qui, dans son cadre, évoque les forêts dont mon père m’a transmis l’ardeur, forêts qui baignent sans doute dans un ciel pareil à cet insecte géant qu’écaille une limaille d’azur. Papillon, miroir, seringue, sirop, anguilles, chienne, berceau, papa, maman, voilà les premiers exemples de ta grammaire vivante, le vocabulaire que tu traduis dans une langue diffuse qui embrouille les syllabes, compose un mot avec les assonances d’autres mots, se résout parfois dans un appel semblable à celui d’une perruche. Ton progrès est une agitation. Comme le jeune oiseau tâte l’air avec ses plumes, tu palpes le monde avec les ailes de ta petite âme qui bat, qui est là pareille, quand je te tiens, à cette fauvette au bord du nid, ta petite âme qui est là au bord de tes yeux, de ta bouche et de ta vie ; qui est là. Et tu cries ! Et tu cries ! Et tu saisis à deux mains ton pied nu et tu le portes à ta bouche, parce qu’un pied c’est pour s’amuser.
LE TROUSSEAU DE CLEFS
Dans sa voiture, à l’ombre de l’acacia, Bernadette me sourit comme la lune en plein jour. Entre les pavés de la cour, un plantain est si net qu’il semble une tache d’eau sur la lumière. La vie, telle qu’une mer calme, fait entendre son murmure et l’enfant joue avec un trousseau de clefs. Elle jouera longtemps avec ce trousseau de clefs, heureuse de toute nouveauté, et si douce sous son petit chapeau de paille d’où pendent deux pompons de fleurs d’artichaut ! Qu’il est beau, ce monde où chaque chose se découvre peu à peu ! Voilà : il y a donc encore, en dehors du polichinelle, de la poupée et du chat d’étoffe, il y a des clefs. Mon Dieu, se dit sans doute Bernadette, il est bon de vivre à cette heure-ci sur une terre où il y a quelque chose de brillant qui fait du bruit et que je mords.
LE PÈLERINAGE ACCOMPLI
Je vous salue, patronne de ma petite fille. Ayant quitté un jour votre chaumière pour paître comme d’habitude vos brebis au bord du gave : vous qui n’aviez rencontré jamais au pied de la montagne que des gens obscurs comme leurs foyers éteints, vous avez vu la Mère de Dieu plus brillante qu’une étoile. Le choc de vos sabots sur les galets cesse. Et tout à coup il n’y a plus rien que de l’Amour, que de l’Amour, il n’y a plus rien que de l’Amour. Vous êtes à genoux. Vous la voyez. Elle. Et c’est cette terre de bénédiction qui la supporte parmi des roses, ma terre à moi, la terre pétrie de ciel et pleine des murmures affectueux des torrents et des brises chargées de pinsons.