Ce fut une vie de duels, emportée comme une tempête, et puis la mort prématurée à La Havane dans la désolation d’un soleil jaune comme la fièvre.

Rien. Rien. Il ne reste de lui rien que la miniature de sa fiancée Mademoiselle Dubarry dont j’interroge la beauté méridionale : N’avez-vous pas bien souffert quand loin de vous le bien-aimé courait les aventures ?

Elle me contemple d’un air désabusé.

CLÉMENCE, SŒUR DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE

Elle était protestante comme sa mère et ses sœurs, maigre, avec des yeux verts et perçants dans une figure anguleuse. Mais sa sévérité se faisait douce pour moi. Le Seigneur était sa vie. Il semblait quand elle marchait sur le parquet ciré de la maison natale que la harpe du roi David accompagnât ses pas sur les eaux. On la disait colère, mais un peu je pense de la colère des prophètes en face de ceux qui n’observent pas assez rigoureusement la Loi. Pour ceux qu’elle voulait convertir, elle ne connaissait pas de trêve et sa voix chargée des orages de l’Ancien Testament retentissait jusque dans les agonies.

Je recopie dans sa Bible ce verset qu’elle a transcrit d’un Psaume :

« Certainement c’est dans l’apparence que l’homme se promène. Certainement c’est en vain qu’il s’agite. Il amasse des biens, et il ne sait qui doit les cueillir. »

Elle ne mentait jamais, pas même en plaisantant. Il y avait en face d’elle sur la table à manger un huilier dont les cornues croisaient leurs cols en forme d’x.

UNE AUTRE SŒUR DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE

Si Clémence optait pour la vie contemplative, Célanire avait choisi la vie active. Je revois Célanire aux yeux bleus, au menton et au nez crochus, osseuse et voûtée sur le fond de suie de l’âtre où elle fixe à une pince de fer une chandelle de résine ; elle rompt du fagot sur son genou, évente les braises avec un écran, gonfle ses joues pour attiser le feu davantage, frotte le gril, avance et recule le pot où cuisent des haricots, suspend le chaudron à la crémaillère, bat l’omelette, s’impatiente, chasse les chats, balaie, cire, lave, tire du vin de la barrique et, à la mode béarnaise, lèche sur le dos de sa main un peu d’aigre pâte de millet.