On ne l’avait menée encore en ville que pour son baptême, on la promène d’ordinaire dans le jardin si vieux qu’il a toujours l’air d’être au clair de lune et d’offrir ses tonnelles aux ombres des vieux poètes. (Les corolles des weigélias, d’un rose si rose, se fanèrent au Printemps, elles ont peut-être émigré en Chine, elles seront de retour avec les hirondelles.)
Mais hier Bernadette a visité les Morts, elle a suivi, aux bras de la femme de chambre, la rue Saint-Pierre dont les tuiles croulantes sont rouillées comme les clefs du Ciel. La porteuse s’est assise sur une tombe, elle tenait l’enfant sur ses genoux, l’enfant vêtue d’une longue robe solennelle, l’enfant semblable à un grand oiseau de neige endormi dont traînerait la belle queue.
A quoi rêvais-tu, Bernadette ? Que racontait ton songe aux songes des petits qui ne s’éveillent plus pour tendre la bouche aux nourrices ? Tu sommeillais au milieu du sommeil. Et le silence était pareil au bruit calme de la mer.
LA VISITE AUX VIVANTS
Il flotte encore tant de ciel dans les yeux de Bernadette qu’elle ne démêle pas très bien la terre ni ce qu’il y a dessus. Je ne pense point que, lorsqu’elle rend visite à nos amis et parents, elle en ait plus de connaissance que n’en aurait l’oiseau du savetier, si on le leur apportait dans sa cage. Et cependant, de Bernadette se dégage la majesté de ceux qui demeurent indifférents. C’est en vain que le jardin de la villa d’une bonne vieille dame offre à la jeune visiteuse quelque allée ratissée comme celle d’un plan et des arbres en ordre et ronds ; en vain que, dans le salon, le portrait d’un marin préside ; en vain que l’on agite des hochets et que l’on prodigue les plus doux mots et que l’on cherche des ressemblances. Bernadette reste impassible. On redouble d’aménité, on se met à genoux devant elle pour lui mieux sourire. Elle semble ne vouloir voir que la blancheur informe du plafond. Ange, chérie, amour, mignonne, délice de mon cœur : rien n’y fait. Elle oppose à tout hommage l’air d’une reine blasée, ou d’un chat que des enfants veulent forcer d’être content. Mais, soudain, va-t-elle sourire ? La bouche s’ouvre en pot-à-lait, un grognement en sort. On s’émeut. Oh ! Oh ! Oh ! Qu’as-tu, petite Bernadette ? Ce qu’elle a ? Elle pousse dans le monde.
L’ARBRE-A-LAIT
L’arbre-à-lait de Bernadette, c’est sa mère.
L’enfant, comme un fruit entre deux branches suspendu, se gonfle de suc, tenue entre les bras.
La bouche de la téteuse se prend au sein où les veines dessinent une voie lactée, et la sève aspirée s’épand dans ces petits os, ces mignons ongles, cette peau de rose, y fixe ses gracieux éléments, et fait de Bernadette un trésor composé de la fleur du minéral.
Souvent, alors qu’aucune bise ne l’agite, l’arbre maternel saisi de joie chante.