LES LARMES
Mais les larmes de Bernadette !
Sur la face sans nuage un pli se creuse comme sur une eau tranquille, soudain : le front se fronce, le nez se fronce, les joues se froncent, la bouche s’ouvre comme si elle ne devait plus jamais se refermer, les mains se crispent, effilochent l’air, un long cri succède à de petits sanglots entrecoupés. Oh ! Qu’elle est malheureuse ! On lui dit : « Tais-toi, Bernadette ! Tais-toi, Bernadettou ! » C’est le sein qu’elle veut, la clameur se fait impérative et rageuse. Et l’on voit luire au coin de l’œil la première larme.
O mon enfant ! De même que j’ai médité sur le premier sourire du monde, je méditerai sur sa première larme. On t’apprendra plus tard que la Terre, ayant offensé son Créateur, ne fut plus quelque temps qu’une larme roulant dans la paupière du ciel. Mais quelles furent les premières larmes versées sur cette Terre ? Je crains, hélas ! que dans la dureté de leur cœur Adam et Ève n’aient trop longtemps refoulé les leurs. Mais peut-être que le chien (tu sauras plus tard comme le chien est bon, fidèle et obéissant), dès qu’il se fut aperçu de la peine que ses maîtres avaient causée à Dieu, pleura dans la niche.
O Bernadette ! Je ne sais pas, quand je les vois s’évaporer si vite, si, tes larmes, ton ange gardien ne les recueille pas une à une et n’en fait pas un chapelet béni.
La Mère de Dieu refuserait-elle rien en échange de ces perles vivantes de mon enfant ?
LA NYMPHE
Emmaillottée, elle a l’air d’une chrysalide, et c’est dans des enveloppes imbriquées comme les feuilles d’un bourgeon qu’elle délie ses gestes. La tête seule saille du maillot, ainsi que la tête de l’insecte appelé frigane de son étui de bois, ou celle de la tortue de son test. Ce maillot, ponctué au dos du corselet par des épingles de nourrice, se bombe au milieu.
Voici la mère. Elle saisit cette nymphe dans les vapeurs du berceau, s’assied, l’étend à plat ventre sur elle, dégrafe les épingles, la retourne, la dépouille de ses langes dont le dernier est souvent d’un jaune d’œuf, la met nue et la plonge jusqu’au cou dans un baquet. Bernadette soutenue sous les bras essaie de se renverser, dresse ses genoux vers son menton. Sa face exprime la béatitude, ses yeux luisent et, presque, ils rient. Mais, tout à coup, elle rugit. C’est quand, s’étant saisie d’une éponge et d’ouate hydrophile, la mère nettoie et essuie sa petite.