O Bernadette ! j’ai vu, dans un livre de la Bibliothèque rose, une gravure qui représente un ange gardien qui donne la main à une petite fille, et jamais je n’oublierai cette gravure : Dans le difficile sentier du Ciel l’être divin conduit l’enfant semblable à quelque Chaperon rouge. Des forêts aux arbres merveilleux s’étendent à côté, mais on les devine suspectes et c’est loin d’elles que le serviteur de Dieu entraîne sa frêle protégée. « O mon enfant ! semble-t-il lui dire, ne va point cueillir ces fruits des Mille et une Nuits et garde-toi de ces corolles pleines d’un encens empoisonné. Mais plutôt, suivons ce chemin rocailleux que ne bordent que les mûres et les marjolaines. »

Tu écouteras, ô ma fille ! les conseils de ton ange. Si calme que soit une existence, des souffles qui donnent le vertige s’élèvent parfois de la forêt maudite et séduisante. Ne quitte pas alors le chemin que Dieu t’a tracé. Que les violettes de notre petite propriété suffisent à charmer ton cœur ! Du haut d’une côte tu contempleras parfois la vie simple dont tu te seras contentée : cette maison où fut ton nid, les géraniums sur le mur du jardin, l’église, la place, la fontaine. Cette existence un peu obscure te sera chère parce que ton cœur l’illuminera du feu de Dieu, comme l’étoile de Bethléem éclaira les rois mages.

Mais tu es encore loin de ce moment où l’on connaît le trouble et qui vous rend semblable à un ruisseau de Mai sous de légers orages. Avant que je m’en aille tu reviendras souvent vers nous, n’est-ce pas ? Et ton ange gardien sera le frère de ce voyageur inconnu qui accompagne et ramène le jeune Tobie à la maison. O ma Bernadette ! tu songeras à cette grande histoire, au chien qui aboie pour annoncer le retour, au père aveugle et guéri par le fiel du poisson. A la manière dont je me lèverai du coin du feu pour t’accueillir, tu devineras que l’ombre commence de peser sur mes yeux fatigués. Et tu prieras ton ange pour que la lumière me soit conservée. Alors il ouvrira quelque armoire et, sur les draps qui seront mon linceul, il prendra un livre et te le tendra. Et il se tiendra debout, t’enveloppant d’une aile, cependant que tu me liras les Saintes Écritures pour que j’y trouve l’onguent qui descelle les paupières. Et c’est toi qui m’aideras à entrer dans la tombe puisque c’est moi qui t’ai aidée à sortir du berceau.

VUE SUR LES CHOSES

O Bernadette ! tes yeux s’ouvrent.

Oh ! Qu’est ceci ? La vie. Oh ! Que c’est étonnant ! Tu regardes là, mais quoi ! Eh ! Qu’importe ? Tu vois : il y a des choses. Tu n’as pas besoin de savoir, mais fixant un coin de la tapisserie, obstinément, tu découvres le monde. Il est extraordinaire. Il y a ceci que tu vois peut-être et que je ne vois plus, et il y a cela que tu ne vois pas encore et que je vois : des chevaux, des bœufs, des prairies, de l’eau et la face de ta mère et son sein où ta bouche se colle comme une lape au rocher. Parfois tu souris tant c’est joyeux, mais soudain ta lèvre devient arquée et amère comme celle du Dante : ton œil se fait hagard à contempler ce gouffre de Pascal qui s’étend au delà de ton bonnet. Et ton bras replié en équerre sur la poitrine, tel celui de Bonaparte, mesure ton domaine. Furent-ils jamais plus grands que des petits, ces grands hommes ? Oh ! non. Leurs regards passent ce que tu vois et ne savent plus s’arrêter aux objets ordinaires, tandis que ton hochet te distraira et, dans ses cercles étroits, tu enfermeras toute ta divine comédie, tes pensées et ton sceptre.

LE SOURIRE

Mais puisque j’ai parlé de ton sourire : qu’il est bon ! Venu des abîmes de la Joie il flotte en l’air comme un parfum et comme une couleur, puis se pose sur ton visage ainsi que l’arome et la blancheur du lis sur son calice. Il s’épanouit, rayonne sur ta face. Et ta bouche n’est plus qu’un fruit rose pâle qui s’allonge vers les pommettes qui s’arrondissent, tes yeux sont deux gouttes d’eau de mer joyeuses. Et le plus divin, c’est le silence de ce sourire qui reflète l’air des anges et l’innocente ignorance et l’onde paisible du ciel sur laquelle nage un petit oiseau.

Quel fut le premier sourire du monde ? Ce fut la belle ligne que formèrent les choses en se donnant la main : la mer donna la main à la plaine, la plaine à la colline, la colline à la montagne et la montagne au ciel. Ton œil luisant, ô ma fille, donne la main à ta petite bouche plate qui la donne aux boules de tes joues qui la donnent à ton nez-en-l’air. Tu es comme le sourire du monde. Veux-tu que nous jouions au monde ? Tu n’as qu’à sourire. C’est fait. C’est moi qui suis pris. Je clume.

Tu sauras plus tard que jadis le monde ne cessait pas de sourire et que sa face ne commença de s’attrister que lorsque la première fleur se fana au Paradis terrestre. Tu n’as vu encore, ô Bernadette, aucune fleur se flétrir, et j’épie dans ton sourire la béatitude de nos premiers parents quand ils causaient avec Dieu devant les chevaux qui paissaient.