Jusques à ce que la tienne,
Par ses vers tira la mienne
Du fond de l'aveugle somme:
Et à ce nouveau reveil,
Luy donna ennuy pareil
Que le jour aux yeux de l'homme:
Quand sa plus vive splendeur
Se present' à luy subite,
Sortant de la profondeur
Des prisons, ou il habite.
Lors un desir qui s'allume
Sur le pinceau de ma plume,
M'invita à paindre un' Ode:
Encor ne pouvoy choisir
Le doux repos du loisir
Lieu, propos, ny temps commode:
Toutesfois le reculer
Trop long, envers toy m'accuse:
Et au long dissimuler
Trouver je ne puis excuse.
Plume qui bassement volles,
Et bas traynes mes parolles
Prens l'aer froissant la closture:
Contre le rebelle frain,
Va ores d'un front serain
Jusques au ciel de Mercure:
Et vise de ne saillir
En grand precipic', et honte,
Que de poeur fasses pallir
Le noir esmail de la fonte.
Tout oyseau prend la vollée
Sans peril en la vallée,
(Le vol trop haut ne prospere)
Icare sceut bien cela,
Quand ses aisles esbranla
Contre le veuil de son pere.
Qui trop haut se veut renger,
Sa fin est tousjours douteuse,
Vivre ne peut sans danger,
Et sa cheute est plus honteuse.
Ait il l'aisle forte, ou molle
Oyseau est dict, mais qu'il volle,
Et brancher aux hayes puisse:
Ceux là, ceux là sont des miens,
Aussi entre pigméens
Estre petit n'est pas vice:
C'est dont en bas styl' icy
Chanter veux la controverse
De ta grand' vertu, aussi
De Fortun' à moy adverse.
Bien que la chose merite
Estre depainct' et escripte
Par autre main que la mienne,
Au moins de l'une des trois,
Desquelles je ne voudrois
Choisir autre que la tienne,
Paignant les vers bien uniz
Et les Rithmes immortelles,
De la plume du phenix
La plus riche de ses aisles.
Vertu princesse asservie
Aux aguillons de l'envie,
En ses pas simple, et modeste
Fixe tousjours s'entretient,
Et la vie qu'elle tient
Est tesmoing de tout le reste:
Mais (car souz un voille noir
Envie la rend obscure)
Le monde ne la peut veoir:
Ou si la veoid, n'en ha cure.
Sa beauté sans fard se monstre,
De soymesme elle s'accoustre,
De soymesme ell' est aornée:
Et ses filz pleins de bon heur,
Merite, gloire, et honneur
La tiennent environnée.
Mais comme bastardz, conceuz
En grand vituper', et honte
Sont rejettez, et d'iceux
Le monde n'en fait point compte.
D'ailleurs fortune logée
En place mal assiegée,
Tenant geste sourcilleuse,
Un de ses piedz va haulsant,
A tous costez balancant
En son estre perilleuse:
Toujours crolle cà, et là
Sa pierre mobile, et ronde:
Et semble que l'oeil ell' ha
Dessus tout l'univers monde.
Des fiers lions ha la gueule,
Aussi devor' elle seule
Les plus hauts biens: et son ventre
Sent le bouq, bouq est aussi
Chacun, et se sent ainsi
Qui en prosperité entre:
Serpente est l'extremité
De mortel venin noircie,
Des pieds ha la sommité
Semblant au nom de Licie.