De ses deux mains l'une est bresve,
L'autre longue ayant un glaive
Pour diviser les richesses:
Mais (trop aveugl' en son faict)
N'egalle les parts que fait
Du butin de ses largesses.
Ceux à qui visage humain
Elle monstre (la perverse)
Les eléve d'une main,
Et de l'autre les renverse.
Les chefz Royaux environne
De mainte, et mainte coronne
Qu'elle ourdist: Et des hautz sceptres
Garnit leurs mains: Et leurs filz
Souvent ne sont point assis
Au trosne de leurs ancestres.
L'un mect bas, l'autr' en hautz lieux
Pour un temps donne l'entrée:
L'un ha pir' et l'autre mieux
Bien qu'ilz soyent d'une ventrée.
Ceste folle ha grand' sequelle
De gens qui vont apres elle
Pour dorer leur esperance,
Mais comme fumée au vent
S'evapore bien souvent
Avec sa perseverance:
De ses thresors embellit
Les piedz legers de sa fuytte,
En qui l'espoir s'envieillit
Courant tousjours à la suitte.
Elle me tir' à grand' force
Par la corde que j'ay torse
D'un desir, mais l'effrontée
La faveur que me promet,
De moy encor ne permet
Que soit experimentée:
Dont puis que veut tant vexer
Des desirs la vieille trouppe,
Certes mieux vaut la laisser
Et que la corde je couppe.
Mes jours serains luy desplaisent,
Et mes plus obscurs luy plaisent
(De mon bien trop offencée)
Ce que je veux ne veut point,
Et voudroit bien en ce poinct
Mettre loy à ma pensée:
C'est pourquoy usant du fin
Contre la volonté mienne,
Je desire mal, à fin
Que le contraire m'advienne.
Vertu en mespris tenue
De fortun', est revenue
Posseder sa digne place:
Mais la felonn', ha bien sceu
La chasser avec le feu
De sa temerair' audace:
Souz les piedz, encor plus bas
La tient esclav': et l'envie
En est garde, et ne veut pas
Qu'on manifeste sa vie.
Qui souz vertu se veut mettre
Ne peut que droicturier estre:
Car elle n'est point coustiere:
Il vainc les maux angoisseux,
(Vertu aussi entr' iceux
Demeure saine et entiere)
De maints soucis est battu,
Et pauvreté l'importune:
On void aussi la vertu
A la porte de Fortune.
Nonobstant leur resistence,
Avec toy font residence
Par amour appariées:
Mais c'est le vouloir de Dieu
Qui veut qu'en si digne lieu
On les trouve mariées:
Toutesfois les parts des biens
Sont encores trop petites,
Car plus grands seroyent les tiens
Les librant à tes merites.
Ma muse encor alourdie
De son vieil somme, ha ordie
L'Ode que je te presente,
Tesmoing de ma volonté
De te veoir plus haut monté
Que ta fortune presente:
Et venu aux derniers bords
De ton heur, si prend envie
Aux soeurs, ne me chaut si lors
Couppent le fil de ma vie.