[Chant Funebre de feu Anne
Philiponne, Damoyselle:]

A
M. Albert, Seigneur de
Sainct Alban.

Si en ma langu' estoit le dueil
Et que visible fut à l'oeil
Comm' au cueur secret je le porte,
De regret que Pluton auroit
Encor' un coup il ouvriroit
Les verroux qui ferment sa porte,
Permettant en tirer l'esprit
De ton erudic', ou abonde
Tant d'honneur: mais laissant le monde
Son chemin en ces lieux ne prit.

Et croy bien que le piteux son
Qui de mon triste cueur derive.
Esmouvroit aussi le poisson
Qui porta Arion à rive
A rompre les flotz du soucy,
Lesquelz se pressent tout ainsi
Que sur mer quand le vent arrive.
Mon ame doncques flestrissant
D'ennuy qui tant la va pressant
Pour un temps ha esté ravie,
Et au corps qu'elle abandonnoit
Attachée ne se tenoit
Que du moindre fil de la vie:

Mais d'un train royde s'en volla
Sur les aisles de sa pensée,
Et comme si fust insensée
Divers chemins prind cà et là:
Se hastant par les vagues lieux
Trop plus que l'aigle avec sa proye
Allant jadis offrir aux Dieux
La plus rare beauté de Troye:
Et panchée à son corps disoit
Heureuse ceste Ecthase soit,
Qui le jour des secretz m'octroye.

Ores bas, ores volloit haut
Par dessus l'element plus chaud
En vollant la sente embrasée:
Et souz elle laissoit loing, loing
L'arc qui fut de la paix tesmoing
Quand l'eau eut la terre rasée.

Et de là se plongeant en l'aer
Le fendit d'une aisle baissée,
Sans que vers sa maison laissée,
Encores desirast aller: