Il avait alors remarqué, à quelques pas de lui, une jeune fille vêtue plus que modestement, l'air oisif, un doigt dans un livre, qui regardait comme lui l'eau dormante. Elle était petite, bien faite, avait un visage à la Greuze et de grands yeux pleins de lumière. Du premier regard, on reconnaissait en elle une nature affinée, délicate, et elle avait l'air si «comme il faut», malgré sa «confection» à bon marché et son pauvre chapeau de paille brune sans un ruban!

Pourquoi Marius et cette jeune fille, en dépit de toutes les convenances, se rapprochèrent-ils peu à peu? Comment eurent-ils en même temps un sourire? Comment se parlèrent-ils enfin de ce qu'ils avaient sous les yeux, des cygnes gourmands, de la pure splendeur du ciel? Sans doute parce qu'ils étaient malheureux et seuls au monde. Il leur sembla qu'ils s'étaient toujours connus. Ils s'éloignèrent du bassin, marchant côte à côte et causant comme d'anciens amis; ils remontèrent sur la terrasse, cherchèrent d'instinct un banc à l'écart sous les arbres, s'y assirent, échangèrent des confidences.

Elle s'appelait Anna, elle était orpheline, et, durement traitée par des parents avares dans la petite ville de Champagne où elle était née, elle avait demandé son pain à son brevet d'institutrice, et après avoir erré de pensionnat en pensionnat, elle était maintenant sous-maîtresse dans une assez bonne maison, boulevard Montparnasse, où elle gagnait cinquante francs par mois, avec la nourriture et le logement. Elle n'était libre que le dimanche, dans l'après-midi, et ne connaissant personne à Paris, elle visitait les musées, les jours de mauvais temps, ou se promenait dans les jardins publics quand il faisait beau, et elle emportait toujours, l'enfant solitaire qu'elle était, un livre qui lui tenait compagnie.

Marius prit celui qu'elle avait à la main et lut le titre. C'était le Myosotis d'Hégésippe Moreau.

Il lui dit alors qu'il était poète, lui aussi, et combien il se sentait perdu dans la grande ville. Elle le plaignit avec de caressantes paroles et voulut connaître quelques-uns de ses vers. Marius, de sa voix profonde qui était encore plus belle quand il la contenait, lui récita les seules strophes sincèrement émues qu'il ait trouvées dans sa vie. Il les avait écrites, la veille au soir, à la lueur de sa bougie d'hôtel, dans sa chambre froide et nue, et c'était un sanglot de douleur dont Anna admira l'éloquence sans en sentir l'égoïsme. Quand Marius eut fini, elle avait les yeux pleins de larmes.

Ils ne songeaient plus à se séparer. Ils restèrent ensemble ainsi, s'asseyant sur les bancs ou suivant les longues allées, jusqu'à la tombée du jour, quand le vent du soir fit frémir sur le sol et chassa devant leurs pas les premières feuilles mortes. Anna devait rentrer à six heures à son pensionnat, mais on ne se quitta pas sans s'être promis de se revoir le dimanche suivant.

Tous deux furent exacts au rendez-vous; et ce fut encore une belle journée, déjà plus froide, qu'ils passèrent dans le jardin, plus dépouillé, jusqu'à la nuit, qui vint plus vite. Leur causerie était souvent coupée de longs silences pendant lesquels ils faisaient ensemble le même rêve. Timides, ils n'avaient pas encore parlé d'amour, mais la pauvre fille aimait déjà, et Marius, hélas! croyait aimer.

Le dimanche d'après, l'hiver était venu tout à fait et une pluie fine et glaciale lavait les squelettes noirs des grands arbres. Ce jour-là, il la décida à venir chez lui, dans cette chambre meublée de la rue Racine où il ne rentrait jamais, le soir, sans avoir envie de pleurer, tant elle était lugubre, avec son carrelage mal caché par un vieux tapis, son sale fauteuil de velours jaunâtre, son papier à fleurs déchiré par places, et tant il était dégoûté de voir, accrochée au mur en face du pied de son lit, une horrible gravure à la manière noire, qui représentait le Naufrage de la Méduse.

Elle leur devint bientôt un paradis, la hideuse chambre, car ce fut là qu'ils s'aimèrent. Tous les dimanches matins, Marius y mettait le luxe et la joie du pauvre en allumant un grand feu, et bientôt après, Anna y apportait le parfum de sa jeunesse épanouie et du petit bouquet de violettes, piqué à son corsage. Elle s'était donnée absolument sans se marchander, la pauvre enfant sans famille, sans protections, sans amis, qui se croyait privilégiée entre toutes les femmes puisqu'elle était aimée d'un poète; elle s'était donnée corps et âme, à jamais, et comme elle ne pouvait passer que quelques heures par semaine avec son amant, elle voulut du moins être toute à lui en pensée le plus souvent possible, et elle commença à lui écrire chaque jour, tout en surveillant l'étude des pensionnaires, ces tendres, ces naïves, ces adorables lettres, embaumées par les fleurs de son sentiment, et qu'il comparait, le littérateur,—quand il les lisait, le matin, un coude dans l'oreiller, en fumant sa première cigarette,—au flot de roses s'échappant du tablier brusquement ouvert d'Élisabeth de Hongrie.

Marius fut d'abord bien aise, sans doute, d'avoir cette jolie maîtresse, point gênante, «hebdomadaire», comme il la qualifia un jour en racontant son aventure à un camarade. Il prit même quelquefois plaisir à lire ces pages brûlantes où flambait à chaque ligne un vrai mot d'amoureuse. Celui-ci, par exemple: «Quand je me dis intérieurement ton nom, il me semble que ma pensée sourit.» Mais, au fond, le froid méridional n'aimait point Anna. Bientôt, ces longues épîtres, auxquelles il ne prenait pourtant même pas la peine de répondre, l'importunèrent, et il les jeta, sans les ouvrir, au fond d'un tiroir. Puis Anna elle-même l'ennuya. Il avait été présenté à une comédienne de l'Odéon, qui semblait avoir un caprice pour ses yeux languissants et sa barbe fourchue; il rêvait déjà de lui écrire un rôle, d'arriver au théâtre par son entremise. Marius prit donc le parti de rompre avec Anna. Il le fit avec une indigne brutalité, dans une scène où il laissa éclater tout son cynisme et toute sa dureté de fils de paysan; et la pauvre enfant s'en alla la tête basse, les membres cassés, frappée au coeur, tuée.