Il n'entendit plus parler d'elle, ne s'en inquiéta nullement, absorbé qu'il était par le rude combat de la vie, par ses efforts d'intrigant et de faux poète. Enfin, six mois après, il reçut une lettre d'Anna, la dernière, datée de l'hôpital Cochin, où la malheureuse fille se mourait de chagrin et de consomption; lettre admirable, débordante de miséricorde et de générosité, où la martyre pardonnait à son bourreau, où toutes les blessures qu'il lui avait faites devenaient des bouches pour crier encore: «Je t'aime!»

Le sec et méchant coeur de Marius fut un peu remué, malgré tout. Le poète fut assez heureux pour arriver à temps à l'hôpital et recueillir son pardon sur la bouche expirante de sa maîtresse, et empêcher que ce corps charmant n'échouât sur la table d'amphithéâtre. Il mit même sa montre en gage et loua pour la morte un terrain de cinq ans au Champ des Navets.

Seulement,—oh! par hasard,—il avait gardé les lettres.

Et, plusieurs années plus tard, quand l'insuccès de ses Pyrénéennes fut bien constaté, même pour lui, un soir d'hiver qu'il se chauffait mélancoliquement les tibias, il se les rappela, ces lettres; il les retrouva parmi ses paperasses, les relut, en comprit la touchante beauté...

Et il les a copiées de sa main, publiées comme de lui, et le voilà presque passé grand homme!

C'est ainsi. Le misérable a vendu la dépouille de sa victime. Plagiat compliqué de meurtre et de vol. C'est la pire des infamies! Mais, qui sait? Si les morts s'occupent des vivants, Anna pardonne encore à Marius; car elle l'aime pour l'éternité, et elle est heureuse de lui être encore bonne à quelque chose... Il se dit cela pour s'excuser, et il ne se trompe peut-être pas. Les coeurs aimants doivent conserver jusque dans l'autre vie leurs incroyables faiblesses.

D'ailleurs, les remords tourmentent-ils Marius? Bah! n'a-t-il pas assez de vanité pour se convaincre qu'inspirer un livre ou l'écrire, cela revient au même?

Quoi qu'il en soit, Marius Cabannes a vitement profité de son triomphe. Il est devenu l'époux d'une riche héritière à qui les Lettres d'Amour avaient tourné la tête, et il donne aujourd'hui d'excellents dîners. Aussi, son ambition n'a-t-elle plus de limites. On assure même que, l'autre nuit, quelqu'un l'a reconnu, debout dans le clair de lune, au milieu du Pont des Arts, devant l'Institut, et que, montrant le poing à la célèbre coupole, Marius murmurait entre ses dents le fameux défi de Rastignac:

«A nous deux, maintenant!»