—«Allons!—dit-elle,—ces joujoux-là, c'est bon pour les autres!»
A ce moment précis, par un de ces coups de pensée où l'on voit l'avenir prochain dans une lueur d'éclair, je me rappelai dans tous ses détails l'intrigue d'écurie racontée par mon camarade; je conçus une confiance absolue dans le succès de Grain-de-Sel; j'eus le coeur étreint par la tentation de prendre deux mille francs dans ma caisse, d'acheter le bracelet pour Marguerite et de jouer le reste; j'imaginai un moyen de dissimuler le vol pendant quelques jours, afin de pouvoir restituer secrètement la somme, si je gagnais aux courses; je me vis enfin libéré de tout souci, les poches pleines d'or, venant de faire un dîner fin avec ma maîtresse, assis derrière elle dans l'ombre d'une baignoire de petit théâtre, et mordillant de temps en temps entre mes lèvres les frisons de cheveux qu'elle a dans le cou.
Je pensai à toutes ces choses à la fois, en une seconde, avant que Marguerite eût détourné ses yeux de la vitrine éblouissante.
Je l'entraînai, lui serrant le bras, hâtant le pas, le coeur gonflé et battant à coups profonds. Puis, soudain, j'eus la sensation que je venais d'être frappé douloureusement dans l'intérieur de mon cerveau et je me dis:
«Si je ne gagnais pas?...»
Je lançai un regard oblique à celle qui m'accompagnait. Heureusement, elle avait la tête tournée de l'autre côté, du côté des boutiques, et elle ne vit pas mes yeux. Dans la glace d'un magasin, j'aperçus avec terreur un visage de fou qui me ressemblait.
Mais, d'un effort de volonté, je redevins maître de moi.
Eh bien, quoi? Si je ne gagnais pas?... J'irais m'asseoir, le dos rond et la tête basse, sur le banc des accusés; je tâterais de la prison, du bagne peut-être... On n'a rien sans risque; et, en cas de malheur, j'aurais donné du moins à cette femme qui m'avait fait son esclave par les sens, mais dont je n'avais jamais échauffé le coeur glacé, j'aurais donné à Marguerite une effrayante preuve d'amour, et elle m'aimerait peut-être enfin, elle souffrirait peut-être à son tour, la fille qu'elle était, quand elle saurait que j'avais volé pour elle!...
Mais l'heure passe... A quoi bon raconter la tempête morale dans laquelle a sombré mon honnêteté? A quoi bon dire le vol commis et mon horrible angoisse, devant le poteau des courses, en voyant accourir les deux chevaux furieusement fouettés par leurs jockeys, et en entendant la foule acclamer Sept-de-Pique, qui venait de battre Grain-de-Sel d'une longueur de tête? On découvrit mon crime. Je fus arrêté, jugé, condamné, mis enfin dans cette prison où j'ai subi les pires tortures et d'où je ne sortirai que mort.
Oh! oui, les pires tortures! Pas celles du remords, je le répète, ni de la privation de la liberté, ni de la vie en commun avec des bandits. Oh! de bien pires, de bien pires, celles de la jalousie!...