Henriette avait passé toute la journée à travailler dans le célèbre atelier de la rue Castiglione, que connaissent bien les élégantes. Mais, dès que le repas fut terminé,—les ouvrières étaient nourries,—elle eut bien vite, en deux temps trois mouvements, plié sa serviette, mis son chapeau, dit bonsoir à tout le monde, et, filant comme une hirondelle, elle s'enfuit sous les arcades. Armand l'attendait depuis un quart d'heure. Elle reconnut de loin sa mince silhouette. Et tout de suite, bras dessus, bras dessous, unissant leurs mains, se touchant le plus possible, ils partirent, légers comme en rêve, vers leur nid d'amour.
Pendant une quinzaine, ils se retrouvèrent ainsi presque tous les soirs et ils vécurent des heures enchantées.
Comme ils s'aimaient! Comme ils s'aimaient bien! Oh! certes, avec la joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de rapides voluptés de colombes. Mais si tendrement aussi! Pour Armand, Henriette n'était pas seulement la Femme, la Chimère qui incendie de son vol de flamme les rêves de tous les adultes, et qu'il avait enfin saisie et conquise. Elle était déjà la bien-aimée, la seule aimée, celle qu'on évoque, quand on est loin d'elle, seulement en fermant les yeux, celle dont le souvenir à toute heure vous poursuit, vous possède, vous court dans le sang et vous enveloppe le coeur. Tout émouvait l'étudiant, tout le touchait dans la personne de sa chère maîtresse. A ses ardeurs de jeune coq, à l'enthousiasme de ses désirs devant ce corps féminin, si frêle et si pur, où flottait encore une grâce d'enfance, s'ajoutait un sentiment d'une profonde douceur, fait de reconnaissance et de généreuse pitié, pour cette vierge naïve et désintéressée, sans calcul et sans défense, qui lui avait donné, dès le premier sourire, comme on donne une rose, son unique trésor, la fleur de ses vingt ans. Et il se jurait, le droit et honnête enfant, de l'aimer pour toute la vie.
Quant à Henriette, elle s'abandonnait à son amour avec cette précieuse faculté de ne vivre que pour l'heure présente, avec cette insouciance pleine de sagesse, privilège des simples et des ignorants. Le jour, l'inévitable jour où elle serait séparée d'Armand, eh bien, il n'y aurait plus au monde de bonheur pour elle, voilà tout! En attendant, elle en jouissait éperdument, de ce bonheur. Et il était tel que, parfois, cela lui semblait trop beau. C'était comme un objet d'un grand prix, qu'on lui aurait mis dans la main, mais dont elle eût ignoré l'usage. Pauvre fille! elle restait stupéfaite comme un mendiant à qui l'on ferait l'aumône d'une étoile.
Adorée comme la plus chérie des maîtresses, elle gardait la soumission craintive de l'esclave. Pendant plusieurs jours, elle n'avait pu se décider à tutoyer son amant. Il l'en plaisantait avec gaîté, et c'était pour lui un plaisir exquis que les maladroits essais d'Henriette pour devenir plus familière. Quand, dans un moment d'expansion, elle lui avait donné un nom d'amitié un peu vulgaire, quand elle avait lâché un «mon chéri», ou même un «mon trésor», qui sentait le faubourg et qu'Armand trouvait pourtant très doux, elle était soudain prise de honte et se jetait sur la poitrine du jeune homme ou le baisait dans le cou, afin de lui cacher sa rougeur. Elle avait si peur de n'être pas assez «comme il faut» pour lui! Malgré la possession, elle savait bien qu'elle n'était pas son égale. Bien souvent elle lui prenait doucement la main, sa fine et nerveuse main d'aristocrate; elle la considérait longuement, avec la sensation de toucher quelque chose de très rare, d'extraordinaire, et elle finissait toujours par la porter à ses lèvres et par y mettre un délicat, un respectueux baiser.
Et, la voyant si humble, si timide, si désarmée devant la vie, l'adolescent d'hier, dont elle avait fait un homme, songeait, avec une fierté attendrie, que cette faible créature était à lui, dépendait de lui, et que c'était désormais son devoir de la défendre et de la protéger.
Comme ils s'aimaient! Qu'ils étaient heureux! Pour augmenter leur enivrement, le hasard permit que leur jeune idylle eût pour milieu et pour décor de sublimes nuits d'été, où le sombre azur découvrait ses profondeurs infinies, où, parmi des fleuves de lait lumineux, les planètes brillaient comme des phares, où les astres développaient leurs légions étincelantes.
Vers onze heures, les deux amants sortaient de leur asile secret, et Armand reconduisait Henriette du côté de son logis, par les boulevards de la banlieue, larges et vides. L'air était tiède, les longues files d'arbres, en pleine frondaison, exhalaient une odeur fraîche. Le dôme des Invalides, d'un bleu sombre, et dont brillaient vaguement les écailles d'or, se dressait pompeusement dans le ciel. Sauf la rumeur de la grande ville, entendue au loin comme un bourdonnement d'abeille, quel silence! Enlacés, marchant à pas très lents, délicieusement las, les amoureux s'avançaient dans les solitudes. La plénitude de leur bonheur était telle qu'ils croyaient que toute la nature devait s'y associer; et, quand ils s'arrêtaient pendant un moment, il leur semblait que tout ce qui les environnait, les grandes avenues, les hauts édifices, les profonds feuillages et le Zodiaque épanouissant ses fleurs de lumière, poussaient en même temps qu'eux un immense soupir de joie et de volupté.