—Monsieur Armand est donc sorti? demande-t-elle, espérant qu'on lui dira non, qu'il est encore à la maison, qu'il vient de rentrer dans sa chambre.
—Oui, madame, lui répond la voix froide du laquais. Monsieur Armand est sorti, il y a un quart d'heure.
Profondément découragée, Mme Bernard se laisse tomber alors sur sa chaise longue et s'abandonne au fil de sa tristesse. Il lui semble—et c'est une sensation presque physiquement douloureuse—que quelque chose s'est écroulé et brisé dans son coeur. Sur le panneau, devant elle, elle regarde machinalement son propre portrait en grande toilette de bal, que, pendant sa courte lune de miel, son mari a fait peindre autrefois par Dubufe. Et, dans le tableau baigné d'ombre, elle voit se dresser le spectre de sa jeunesse et de sa beauté. Pourquoi donc lui passe-t-il par la tête, le prélude de cette valse de Strauss, qu'on jouait le jour où son père l'a présentée au bal des Tuileries?...
Allons! du courage! Il faut secouer cet accablement, penser à autre chose. Elle fait sauter la bande d'un journal, le déplie, mais, sur la première page, un nom lui saute aux yeux, un nom qui la fait tressaillir.
Le colonel de Voris, qui est actuellement au Tonkin, où il commande une des colonnes du corps expéditionnaire, vient d'être nommé général, à la suite d'une série de brillants faits d'armes contre les Pavillons-Noirs.
M. de Voris! Comme elle a été dure pour ce noble soldat, pour ce parfait gentilhomme! Elle se rappelle sa longue fidélité, sa respectueuse attente. C'est le seul homme qui se soit autant approché de son coeur. Et pourtant, à cause d'Armand, elle l'a repoussé, exilé loin d'elle. Qu'est-il allé chercher sous ce climat meurtrier, dans cette guerre obscure et sans gloire? L'oubli, peut-être la mort. Un de ces jours,—oh! c'est affreux!—elle apprendra que ce héros qui l'a tant aimée est mort là-bas dans les fétides marécages, lentement consumé par la fièvre, ou bien qu'il a été hideusement torturé et mutilé par les hommes jaunes. Et ce sera sa faute, à elle! Car c'est elle qui a désespéré M. de Voris, pour se dévouer toute à ce fils ingrat qui l'abandonne aujourd'hui.
Ah! cruel enfant!
Elle touche le fond de la mélancolie. Elle a laissé tomber le journal sur le tapis. Devant elle, dans la demi-obscurité qui le transfigure, le grand portrait la regarde avec des yeux tristes et sévères, semble pleurer sur elle et lui reprocher d'avoir ainsi perdu, gâché sa vie. Au dehors, la grande ville, qui ne s'endort jamais, pousse son éternel murmure. Et Mme Bernard revient encore à son idée fixe. A cette heure, quelque part dans ce grand Paris, son fils est dans les bras d'une maîtresse, d'une femme qu'il aime mieux qu'elle. Et, se cachant tout à coup le visage dans ses mains, la pauvre mère pleure à chaudes larmes.
Hélas! hélas! C'est la loi de nature. Le petit oiseau a pris des forces, ses plumes ont poussé, ses ailes frémissent. Impatient de liberté, il se penche au bord du nid, et, malgré les petits cris de sa mère éperdue, il s'envole, il s'est envolé!