D'ailleurs, ils n'ont plus rien à se dire, ils échangent des paroles quelconques sur des choses insignifiantes. C'est un effort, une peine même, que cet entretien d'où la confiance est bannie.
Au bout d'une demi-heure, Armand finit par dire:
—Adieu, maman, je vais travailler.
Elle lui tend sa joue de marbre, et il se retire, plein d'ennui, dans sa chambre.
Mais, comme Henriette est occupée tout le jour chez Paméla, il ne peut la voir que dans la soirée; et, bien des fois, à la redoutable question: «Tu sors?» il est obligé de répondre: «Oui». Sa mère pousse alors un soupir qui le crucifie, et il s'en va sachant qu'il la laisse solitaire et désolée, et s'accusant d'être un mauvais fils.
Le pauvre enfant n'était qu'un amoureux. Dès qu'il arrivait au rendez-vous, dès qu'il apercevait Henriette accourant vers lui sous les arcades et souriant de loin,—ah! il faut bien le dire,—tout était oublié. Il ne vivait plus que pour les heures adorables qu'il passait auprès de sa jeune amie. Tout d'abord, pour ne pas l'inquiéter, il ne lui avait rien dit de son dissentiment avec sa mère. Mais deux amants vraiment épris peuvent-ils garder longtemps un secret l'un pour l'autre? Un jour qu'Armand avait le coeur trop gros, il confia tout à Henriette.
Elle fut consternée. Entre elle et Mme Bernard la lutte lui semblait trop inégale. Elle se rappelait avec terreur cette mère imposante, cette belle dame aux yeux sévères, qu'elle avait offensée, après tout, et qui devait avoir tant de moyens de ramener son fils à l'obéissance et de la vaincre, elle, la pauvre petite. Certes, Armand protestait de sa constance, lui jurait de l'aimer toujours, malgré tous les obstacles. Néanmoins, il ne parlait jamais de sa mère qu'avec une grande tendresse, un respect profond. Elle aurait toujours sur lui beaucoup d'influence, finirait, un jour ou l'autre, par le décider à une rupture. A cette pensée, Henriette se sentait mourir. Ne plus voir Armand! le perdre! Mais ce serait, pour elle, comme si on éteignait le soleil!
Cependant elle cachait ses craintes, s'efforçait de ne jamais montrer à son amant qu'un visage joyeux. Puis, il était si bon, si aimant. Peu à peu, elle se rassura. Enfin, une épreuve décisive—l'absence—lui permit de mesurer l'étendue de son pouvoir sur le coeur d'Armand.
On était au commencement du mois d'août. L'étudiant venait de subir avec succès son deuxième examen de droit, et l'époque était venue où Mme Bernard des Vignes et son fils devaient, comme tous les ans, aller passer trois mois aux Trembleaux, propriété considérable qu'ils possédaient dans la Mayenne.
Les deux femmes attendaient avec anxiété l'heure de cette séparation. C'était pour la mère un motif d'espérance, pour la maîtresse un sujet d'inquiétude.